Réimaginer l’espace : Comment les femmes soudanaises réinventent l’action féministe en temps de guerre

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Manifestations contre le coup d'État en 2022. Crédit: Ghadir Hamid

Cet article a été initialement publié dans le Magazine du Collectif québécois des féminismes en dialogue de l'AQOCI.

Par Ghadir Hamid, Yousra Mohamed et Tohfa Elkamil

Nous écrivons cet article en tant que trois femmes soudanaises — amies et compagnes de lutte au sein du mouvement féministe révolutionnaire — à partir de témoignages et d’expériences partagées. Nous ne sommes pas des observatrices à distance: nous faisons partie du tissu que la guerre a déchiré et que les femmes ont tenté de recoudre autrement.

Nos textes s’ajoutent aux voix d’autres femmes ayant documenté leurs expériences dans le Magazine Farida (en langue arabe), devenu au fil de la guerre une archive vivante de témoignages féministes. Ce que nous racontons ici n’est pas un rapport neutre, mais une tentative de comprendre ce que nous avons vécu — et continuons de vivre : comment le monde se rétrécit autour de nous et comment, malgré cet étouffement, nous persistons à créer des espaces pour la vie.

En contexte de guerre

La violence systémique rythme la vie des Soudanaises

Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, presque tout a changé. Les déplacements massifs et la violence systémique rythment désormais le quotidien des femmes soudanaises. Les Nations Unies estiment (en langue arabe) que plus de 11 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays ou contraintes à l’exil dans les États voisins — près de la moitié sont des femmes, exposées aux violences physiques et sexuelles, aux arrestations, à la traite et aux assassinats.

L’effondrement des services essentiels a aggravé la crise: plus de 80 % des infrastructures de santé sont hors service. L’accès à la nourriture, à l’eau et à l’éducation est sévèrement compromis. Selon le Programme alimentaire mondial, 21,2 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë (en langue arabe) — soit environ la moitié de la population. D’après l’UNICEF, près de 8 millions d’enfants sont privés d’éducation de base (en langue arabe).

Tout cela a bouleversé l’ordre des priorités: survivre est devenu l’impératif absolu, et les énergies sont absorbées par la satisfaction des besoins fondamentaux. Au cœur de cet effondrement, les femmes se sont retrouvées en première ligne face à de nouveaux fardeaux : prendre soin des familles élargies, assurer l’alimentation, protéger les enfants et organiser la survie quotidienne.

Mais cette réalité, aussi brutale soit-elle, ne dit pas tout. Car au cœur même de l’effondrement, des initiatives féministes ont émergé, redéfinissant le sens de l’action collective, de la solidarité, du soin et de l’organisation.
 


La réponse du Canada face à la guerre au Soudan a été lente et fragmentaire.

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C’est dans cet esprit que le présent article explore la condition féminine à travers le prisme du concept d’« espace », en montrant comment les femmes soudanaises ont réinventé le travail collectif. Il ne s’agit pas seulement d’une réponse ponctuelle à des circonstances extrêmes, mais d’une reconstruction consciente des espaces que le système patriarcal cherche à désintégrer. Nous identifions trois niveaux interconnectés:

  • Le soi: espace fondamental de résilience et de résistance.
  • Le lieu: espace d’organisation et de gestion des ressources.
  • Les relations: espace de redéfinition du travail collectif et de tissage de réseaux sociaux de solidarité et de résistance.

L’interaction de ces niveaux forme une arène permanente de confrontation entre la logique de domination patriarcale et l’action féminine visant à préserver et protéger la vie.

Contexte historique

Le mouvement féministe au Soudan

Pour comprendre la capacité des femmes soudanaises à inventer des espaces de résistance pendant la guerre, il est nécessaire de revenir sur le processus par lequel les réseaux féministes se sont constitués au fil des décennies. Il ne s’agit pas ici d’un découpage figé, mais d’une grille de lecture permettant de saisir l’accumulation d’expériences collectives qui a rendu possible la continuité de l’action féministe, malgré les bouleversements politiques.

Cette trajectoire peut être lue à travers trois phases interconnectées: 1) la résilience sous le régime autoritaire; 2) la résistance et révolution; 3) l’après-guerre de 2023.

1. Résilience sous le régime autoritaire (1989–2018) :  l’organisation féministe sous des formes plus discrètes

Sous le régime islamiste autoritaire, les espaces publics ont été méthodiquement restreints. Les activités civiles et politiques ont été systématiquement étouffées. Pourtant, l’organisation féministe n’a pas disparu. Elle s’est déplacée vers des formes plus discrètes : maintien des réseaux, soutien mutuel, préservation du savoir et de la mémoire collective.

Il ne s’agissait pas d’une phase d’expansion, mais d’une période de consolidation latente de liens de confiance et de réseaux de solidarité, qui joueront un rôle crucial par la suite.

2. Résistance et révolution (2018–2023) : investissement de l’espace public par les Soudanaises

Avec le déclenchement de la révolution soudanaise, le mouvement féministe a investi massivement l’espace public. Les femmes se sont imposées au centre des manifestations et des structures d’organisation de base.

Le discours féministe a replacé les questions liées aux femmes — le corps, l’environnement, les marges sociales et économiques — au cœur du projet politique, remettant en cause la séparation traditionnelle des luttes. Cette période a également été marquée par une expansion organisationnelle significative: émergence de groupes universitaires et régionaux, décentralisation du mouvement, création d’initiatives spécialisées offrant diversité et flexibilité au travail féministe après des décennies de contrôle exercé sur les corps et les vies des femmes.

3. Après la guerre de 2023: préserver et contenir pour survivre : préserver la mémoire collective et la continuité de l’action féministe

Avec le déclenchement de la guerre, préserver la mémoire collective et la continuité de l’action féministe est devenu une nécessité existentielle. Les salles d’urgence féministes, les réseaux de soutien psychologique et les initiatives d’autonomisation économique — au Soudan comme dans la diaspora — sont devenus des espaces vitaux, combinant aide matérielle et reconstruction des liens sociaux.

Ces initiatives ne se sont pas limitées à répondre aux urgences : elles ont également offert des espaces sûrs pour exprimer les traumatismes, partager des stratégies de survie et résister à l’isolement que le système patriarcal cherche à imposer.

En outre, ces espaces ont contribué à porter les enjeux spécifiques aux femmes — tels que les besoins en santé reproductive et l’accès aux serviettes hygiéniques — au niveau de la reconnaissance politique, poussant les réponses humanitaires et la couverture médiatique à leur accorder une attention accrue, face à une culture dominante qui a longtemps entouré ces questions de honte et de silence.

Ainsi, les initiatives féministes sont passées d’outils d’aide temporaire à des structures durables de résistance et d’organisation de la vie collective (en anglais). Soutenues par des réseaux de confiance forgés au fil des années de révolution, elles permettent au mouvement féministe de persister malgré les déplacements, la violence et l’effondrement des services essentiels.

Redéfinir le conflit

La guerre comme outil du patriarcat

La guerre de 2023 au Soudan révèle que les conflits armés ne sont pas seulement un effondrement sécuritaire ou politique, mais un outil structurel mobilisé par le système patriarcal pour reconfigurer l’espace public et réduire les espaces qui avaient accumulé une puissance collective au cours des années précédentes. Le conflit ne se limite pas à l’attaque des corps ou des lieux ; il s’étend à la tentative de défaire le tissu social, de contrôler les relations et les espaces du quotidien.

Dans cette perspective, la guerre ne se lit pas uniquement comme une confrontation matérielle, mais comme une lutte pour la vie elle-même : pour la capacité à s’organiser, individuellement et collectivement, pour la possibilité de reconquérir et de réinventer les espaces que le système patriarcal cherche à fragmenter.

Dans ce contexte, nous, femmes soudanaises, faisons face au conflit à travers trois niveaux interdépendants — le soi, le lieu et les relations — où se confrontent deux logiques opposées:

  • La logique de la domination:

Elle cherche à transformer les êtres humains en instruments et en ressources. Elle mobilise la violence directe, la prise de contrôle des espaces, et impose des hiérarchies au sein même des réseaux féminins afin de garantir la perpétuation de l’hégémonie et de réduire les possibilités d’action collective.

  • La logique de la vie:

Elle place le soin et la solidarité au centre de l’action. Elle permet aux pratiques féministes de régénérer la capacité collective à tenir, à réorganiser les relations et le sens, à construire des alternatives pratiques garantissant la continuité de la vie et de la dignité.

La guerre tend à rétrécir l’espace féministe et à faire de la survie individuelle une priorité absolue. Pourtant, les femmes ont répondu à cette contraction en recréant leurs espaces de manière pragmatique et souple: réseaux de soutien mutuel, salles d’urgence féminines, initiatives d’autonomisation économique et accompagnement psychologique collectif. Ces pratiques ne sont pas de simples réponses d’urgence: elles sont des outils de reconstruction de la vie elle-même dans une logique de résistance, une affirmation du droit des femmes à s’organiser et à préserver leur capacité individuelle et collective d’agir.

En comprenant le conflit comme une bataille pour la vie elle-même, apparaît alors la nécessité d’en déconstruire les dimensions concrètes dans l’expérience quotidienne des femmes. La résistance ne commence pas seulement dans l’espace public:  elle prend naissance d’abord à l’intérieur, dans le soi comme premier espace ciblé et comme lieu où se réorganise la capacité à résister. Les trois niveaux — le soi, l’espace et les relations — peuvent ainsi être lus comme des trajectoires interdépendantes à travers lesquelles l’action féministe se recompose en temps de guerre.

Le soi comme espace

Résistance quotidienne et réorganisation

Au cœur du conflit, le soi — corps et psyché — devient le premier espace de résistance. La guerre ne vise pas seulement la destruction matérielle ; elle cherche à désorganiser l’intérieur : brouiller le sentiment de sécurité, briser le rythme du temps, affaiblir la capacité à produire du sens. Dès lors, les gestes ordinaires de survie — protéger son corps, réguler son énergie, préserver sa santé physique et mentale — se transforment en actes de résistance tangibles qui rendent aux femmes leur pouvoir d’agir.

Le corps est la façade matérielle du soi, le premier lieu où s’inscrivent le pouvoir et la perte. Dans les contextes de violence, de déplacement forcé et d’insécurité, préserver son corps, retrouver la capacité de mouvement, organiser les détails du quotidien deviennent des pratiques politiques : des manières de négocier avec le réel et d’en limiter l’emprise.

Quant à la psyché, elle n’est pas un simple réceptacle d’émotions, mais un outil analytique et politique. En reconnaissant sa vulnérabilité, le soi élabore des stratégies concrètes pour faire face à la pression quotidienne. Comme le souligne Judith Butler, la vulnérabilité n’est pas un obstacle, mais une forme de puissance politique : elle révèle notre essence commune partagée et ouvre la possibilité de bâtir des réseaux de soutien fondés sur une compréhension commune des réalités matérielles et affectives.

Ainsi, le travail féministe ne commence ni uniquement dans la rue ni seulement dans l’organisation formelle ; il naît d’abord de l’intérieur : de la réparation du lien au corps, de l’octroi à la psyché le droit à la lenteur, de sa protection contre l’épuisement continu. Le soi est alors reconquis comme premier espace de résistance et comme condition préalable à toute action collective possible.

Dans le contexte de la guerre, les formes de violence directe se concentrent sur les corps des femmes, les ciblant notamment par les violences sexuelles. Les estimations du Fonds des Nations unies pour la population indiquent que des millions de femmes au Soudan sont exposées au risque de violences basées sur le genre, tandis que la vulnérabilité des déplacées, réfugiées et migrantes s’aggrave avec l’effondrement des structures sanitaires et sociales. Dans une société marquée par une culture du silence et de la honte, de nombreuses survivantes affrontent seules les séquelles psychologiques et physiques, dans une solitude implacable.

Pourtant, des initiatives féministes centrées sur la santé reproductive et sexuelle ont émergé, cherchant à répondre à ces besoins malgré la rareté des ressources. Dans ce contexte, la chercheuse Hadeel Bandari documente le rôle de ces initiatives dans son article Centre de santé féminine – Initiatives de santé reproductive et sexuelle dans la guerre au Soudan (en langue arabe), en soulignant que :

« Depuis le déclenchement de la guerre du 15 avril au Soudan, les initiatives de santé reproductive et sexuelle ont émergé comme une forme vitale de réponse humanitaire d’urgence… Elles n’ont pas été une simple réponse sanitaire, mais un acte profond de résistance affirmant la centralité de l’économie du soin comme alternative redéfinissant les priorités de la survie et de la dignité. »

Parallèlement à la confrontation de la violence directe, les femmes ont également résisté à la violence « douce » exercée contre le soi en construisant des réseaux d’entraide collective: espaces de guérison et de soutien psychologique, plateformes numériques qui ont reconnecté ce que la guerre avait dispersé. À travers ces initiatives, les questions de santé mentale ont été politisées et reliées à la résistance, reconnues comme une condition essentielle à la continuité de la résilience et de l’action.

L’espace comme lieu

Organiser la vie et gérer les ressources

Le lieu n’est pas une simple géographie ; il est une expérience corporelle, cognitive et affective, accumulée au fil du temps et des relations. Le déplacement forcé et l’effondrement des infrastructures ne privent pas seulement les femmes d’un toit, mais aussi des ressources et des savoirs patiemment construits pour gérer le quotidien : les chemins sûrs, les emplacements des ressources, les réseaux locaux de voisinage, et les outils du travail domestique.

Cette anxiété spatiale constitue une dimension essentielle de l’expérience féministe soudanaise. L’espace n’y est pas vécu comme une donnée géographique figée, mais comme une mémoire psychique et sociale transmise de génération en génération. Dans ce contexte, il n’apparaît plus comme un contenant stable, mais comme un parcours inquiet, sans cesse redessiné. Reconfigurer l’espace, même dans ses formes provisoires, devient un acte collectif de résistance. Avec la guerre, maisons, écoles et abris se sont transformés en centres d’organisation et de soutien mutuel, où se conjuguent soins, éducation et accompagnement sanitaire et psychologique.

Dans son article À la recherche d’un petit espace pour nous dans un monde qui s’effondre (en langue arabe), Anab Aliman écrit:

« En un demi-siècle d’indépendance, le Soudan n’a guère connu plus d’une décennie de paix. À peine une guerre s’achève qu’une autre commence… Cet échec a légué à chaque Soudanais, en tout lieu et en tout temps, une histoire de déplacement et de départ permanent. Départ pour s’étendre ou, au contraire, fuite, exil, mort et destruction sous l’effet des conflits. À l’échelle individuelle comme collective, le Soudanais survit encore aujourd’hui par le mouvement et le départ… »

Cette inquiétude spatiale se manifeste aussi dans les transformations concrètes : maisons et centres d’hébergement deviennent des espaces d’organisation quotidienne, où l’on administre les détails de la vie sous les bombes et dans l’exil. Najlaa Altoum en témoigne dans son article Voisines sans frontières (en langue arabe) :

« Face à la machine de guerre déterminée à déchirer le tissu social, un groupe WhatsApp mène une contre-offensive tranquille mais obstinée. Si la guerre cherche à rompre la continuité de la société, à la fragmenter en tribus antagonistes et en victimes impuissantes, ce groupe virtuel s’entête à créer de la continuité au cœur même de la rupture. Il refuse la logique guerrière qui les réduit à des corps isolés voués à la violence ou à des chiffres dans les registres du déplacement, et réaffirme leur identité comme voisines, comme communauté, comme histoire et mémoire partagée. Cette résistance quotidienne se lit dans les gestes les plus simples: un message rassurant au lever du soleil, un modeste don pour soigner une malade, une question sur les enfants d’une voisine. C’est une bataille contre l’oubli et la fissure: chaque message devient un pont au-dessus de l’abîme de l’arrachement, chaque récitation intégrale du Coran une déclaration que le soin et la solidarité sont les seules voies de salut. En temps de paix, les dispositifs du “fonds” et de “l’association de la trousse” secouraient les femmes du quartier. Aujourd’hui, en temps de guerre, il faut inventer de nouvelles formes d’entraide. Le groupe, dans son essence, est une coopérative de résilience affirmant que l’appartenance véritable n’est pas au lieu géographique, mais à une conscience collective refusant la défaite. »

Le rôle de l’espace ne se limite plus à l’abri matériel. Les espaces numériques sont devenus son prolongement politique et social, permettant aux femmes de réorganiser la communication, d’échanger des informations et de coordonner les réponses. Ainsi, qu’ils soient physiques ou virtuels, les lieux deviennent des territoires vivants de résistance, révélant la capacité des femmes à recréer le quotidien en temps de guerre, malgré la fragilité et les contraintes.

Les relations comme espace

Le soin et l’action collective

Avec la guerre, les charges de soin se sont intensifiées de manière inédite, sous l’effet de l’effondrement économique, de la destruction des infrastructures et de l’extension des déplacements et de l’exil. L’action féministe ne se limite plus à la sphère domestique : elle s’étend à l’espace public, englobant l’organisation de l’hébergement, l’approvisionnement alimentaire, la prise en charge des enfants et des personnes âgées, ainsi que la coordination avec les initiatives humanitaires. Ces pratiques ne relèvent pas d’un simple devoir “naturel” ; elles deviennent des actes politiques de résistance, dévoilant la logique de domination patriarcale et recréant la capacité collective à résister.

Dans une table ronde (en langue arabe) entre féministes soudanaises publiée par le magazine Farida, Khalda aborde ce point :

« L’un des phénomènes les plus marquants observés dans les zones relativement sûres est la charge supplémentaire qui pèse sur les femmes accueillant des déplacés. De nombreuses familles dans ces régions ont ouvert leurs maisons aux personnes fuyant les zones de guerre, et ce sont souvent les femmes qui assument l’essentiel de l’accueil: préparation des repas, organisation de la vie quotidienne, soins aux enfants et aux personnes âgées. »

Dans le même échange, Huda ajoute :

« Les travaux de soin assurés par les femmes – à domicile, dans les espaces publics, dans les salles d’urgence féminines ou au sein des initiatives de la société civile – ont été essentiels pour garantir la survie collective depuis le début de la guerre, notamment dans les régions assiégées ou privées de services. Femmes et jeunes filles ont joué des rôles vitaux: cuisiner avec des ressources limitées, s’occuper des enfants et des aînés, organiser les lieux d’hébergement et gérer les initiatives humanitaires. »

Dans ce cadre, le soin apparaît comme un instrument de résistance politique. Le système patriarcal tente de transformer l’attachement affectif au sein de la famille en relation extractive, confisquant le temps et l’énergie des femmes. Mais, grâce à l’invention constante par les femmes de stratégies de survie, cet espace devient aussi un lieu de reproduction de la force collective. Les rôles de soin cessent alors d’être de simples obligations domestiques: ils deviennent un enjeu politique vital.

L’espace féministe

Un laboratoire pour réimaginer le monde

À travers les trois niveaux – le soi, l’espace et les relations – il apparaît clairement que ce que les femmes soudanaises ont bâti pendant la guerre ne relève pas de réponses fragmentaires, mais d’un système intégré de reproduction de la vie. L’espace féministe devient plus qu’un espace de soutien: un laboratoire vivant pour réimaginer le monde lui-même. Les femmes y redéfinissent la résistance et l’organisation comme des pratiques quotidiennes de protection et de régénération de la vie.

Ainsi, l’espace féministe n’est pas une simple réaction à la guerre: il est un lieu qui refuse la logique de soumission patriarcale et affirme que la logique de la vie – aussi fragile soit-elle – peut engendrer un avenir différent. Ouverts aux questions, ces espaces permettent aux femmes d’engager un dialogue critique avec la réalité et de comprendre que la libération est un processus continu de déconstruction et de reconstruction, à l’échelle du soi, des relations et des espaces.

Dans cette perspective, le mouvement féministe constitue une plateforme pour réimaginer la vie, où les trois niveaux s’entrelacent en un réseau de résistance permanent. Cette vision rejoint les luttes féministes au Soudan, en Palestine, au Sahara occidental, au Congo et ailleurs, affirmant une logique commune: défendre la vie face à un système patriarcal mondial. L’échange des savoirs, des expériences et des ressources devient alors une nécessité pour bâtir un front de résistance qui transcende la géographie.

Dès lors, soutenir les espaces féministes soudanais ne relève pas d’une aide humanitaire marginale, mais d’une reconnaissance politique, économique et cognitive. Cela implique :

  • Une pression politique pour mettre fin à l’armement des parties impliquées dans la guerre et révéler les réseaux de pillage des ressources;
  • Une reconnaissance économique du travail de soin et un soutien durable aux salles d’urgence, aux initiatives féministes et à leurs projets productifs, avec un accès équitable aux ressources;
  • L’intégration de la santé mentale dans la réponse humanitaire pour garantir la capacité des femmes à tenir et à participer activement ;
  • L’échange d’expériences organisationnelles et féministes entre femmes vivant des contextes de guerre;
  • La documentation des expériences féministes comme composante de la justice et de la mémoire historique.

Ainsi, l’action collective fondée sur la réciprocité, le soin et la défense de la vie devient un chemin pour reconstruire les soi et les communautés sur des bases plus justes et durables. Du cœur de l’expérience soudanaise émerge une certitude: malgré tout, la logique de la vie demeure capable d’ouvrir l’horizon d’un avenir différent, où la dignité humaine est préservée et où les possibles du vivre-ensemble peuvent enfin s’épanouir.

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