À la fin 2018 et au début 2019, après trois décennies sous la botte d’un régime autocratique, des millions de personnes se sont levées pour exiger la fin de l’oppression au Soudan. Bravant le harcèlement, les arrestations et même la mort, les femmes ont joué un rôle central dans cette révolution non violente. Les femmes se sont démarquées comme manifestantes, leaders et mobilisatrices. Elles ont catalysé un changement politique visionnaire, au péril de leur vie et de leur sécurité. L’absence de droits des femmes était une motivation importante de la révolution. On voyait l’égalité comme essentielle à la lutte contre un ordre social et politique répressif et contre la violence sexuelle et sexiste omniprésente.
À la fin 2019, Inter Pares est allée au Soudan et a vu un pays transformé, qui aspire avec ardeur à une transition pacifique vers la démocratie. Nous avons rencontré des femmes courageuses (et aussi des hommes) qui ont pris part à la révolution, pour en savoir plus sur leurs luttes, entendre le récit émouvant de leur soulèvement et découvrir leurs ambitions pour l’avenir.
Nous vous présentons leur histoire.
Mahasin et Inaam
Nous croyons à ce nouveau Soudan, où les femmes peuvent marcher en sécurité dans la rue. Pour moi, cette révolution est pour la prochaine génération. Nous ne voulons pas mettre au monde des filles qui devront endurer tout ce que nous avons vécu. Et ce n’est pas une question de classe sociale. Au Soudan, toutes les classes sociales répriment les femmes. Pendant les troubles, nous avons amorcé un mouvement révolutionnaire féministe distinct quand nous avons senti que personne ne nous représentait. Nous avons organisé des équipes de sensibilisation au harcèlement sexuel et créé un espace sécurisé pour les femmes et les filles. Pendant les manifestations, c’était désolant de voir le harcèlement sexuel de la part des hommes, et pas seulement des forces de sécurité. Nous avions parfois envie de dire « On laisse tomber, ça ne changera jamais! ». Mais nous avons persisté.
Même si la Constitution de 2005 garantit l’égalité au Soudan, une série de lois interreliées avalisent la discrimination envers les femmes. Elles criminalisent la tenue vestimentaire et le comportement des femmes, nient leur liberté de circuler et ultimement, leur capacité de vivre de façon autonome et combler leurs aspirations. Une partie du travail de la transition politique actuelle sera de démanteler totalement ce cadre juridique patriarcal.
Muna
Parfois, nous ne savions pas ce que nous faisions, seulement qu’il fallait être là. Le danger était partout. Tu sais que ton pays n’appuie pas les idées que tu exprimes. Il n’y avait pas de mode d’emploi. Au début, nous avons improvisé. Nous nous sentions responsables de l’avenir de la révolution malgré les idées de nos parents; la plupart des filles que je connais ont agi à l’insu de leurs parents. J’étais à la fois nerveuse et transportée par l’espoir d’un changement positif. Je me suis dit qu’aussi longtemps que mon peuple allait protester, je serais là.
Le soulèvement de 2019 n’est pas la première révolution populaire au Soudan. Les femmes ont joué un rôle central par le passé, même si les soulèvements n’ont pas forcément mis en place des régimes favorables aux droits des femmes. Cette fois-ci, la révolution appelle aux droits des femmes de manière explicite.
Sara
Je suis étudiante en médecine et bénévole pour une organisation qui fait un travail de sensibilisation dans les écoles publiques sur les droits reproductifs et sexuels – harcèlement sexuel, mariage des enfants et mutilations génitales des filles. Ce sont des sujets très délicats et on risque de se faire arrêter pour les avoir abordés. Mais nous pouvons informer la prochaine génération. Je viens d’une famille qui me soutient énormément et je crois que la révolution fait partie de notre culture. En septembre 2013, un grand nombre d’étudiants ont organisé une manifestation et il y a eu des centaines de morts. C’était terrible. J’ai manifesté en décembre 2018 et j’ai été arrêtée. J’ai vécu un stress post-traumatique, mais ma famille a pris soin de moi.
Shaza
Je viens d’une famille très conservatrice, alors j’allais aux manifestations en secret chaque jour. Je l’ai dit à ma mère par la suite, mais mon père l’ignore toujours. Oui, c’est parce que je suis une fille. Mes frères seraient autorisés à y aller. Une amie m’a déjà dit « Si je meurs ici, mes parents vont me tuer! » (éclat de rire). Pour moi, ce n’est pas fini. J’ai d’énormes espoirs et je continue à participer au mouvement. Il y a un an, nous pensions que rien n’allait jamais changer. Cette expérience a marqué un tournant majeur pour moi, ma plus belle expérience à vie. Tout le monde poursuivait le même but.
Avant la révolution, la liberté de réunion était strictement limitée. La révolution a donné aux jeunes le sentiment du possible. Dans les années à venir, il faudra cultiver l’éducation civique, la pratique de la démocratie et la mobilisation féministe pour permettre aux jeunes de combler leurs aspirations.
Mahab
Nous sommes venus vivre au Soudan il y a deux ans et je ne me suis jamais sentie chez moi. Après la révolution, je me sentais tout à fait chez moi. Avant, je ne songeais pas à faire des études en médecine, mais maintenant, je veux devenir psychiatre. Ici, personne ne prend vraiment la maladie mentale au sérieux. Je crois pouvoir changer cette perception. Pour la révolution, j’ai plein d’espoirs. Je ne crois pas qu’ils vont se réaliser bientôt. D’accord, il y a des changements, mais la vieille génération n’appuie pas le changement – ma famille ne l’appuie pas.
Maryam
J’ai été arrêtée avec des amis. À ma première manifestation, les forces de sécurité ont couru après nous. Je ne savais pas où me réfugier. Nous avons voulu nous cacher dans un restaurant, mais les choses ont très mal tourné. Des filles se sont fait battre après s’être réfugiées dans les toilettes. Des garçons se sont fait raser la tête. Les forces de sécurité s’amusaient à nous terroriser. Ils disaient à quelqu'un de lire une page blanche, puis ils battaient la personne parce qu’elle restait muette. C’était ma première manif et j’ai cru que ce serait la dernière. Après, ils nous ont amenés au poste et j’ai eu la chance d’être relâchée. Je suis retournée manifester tous les jours ensuite. Quand on est une fille au Soudan, on n’est pas très à l’aise de marcher dans la rue, mais pendant la révolution – c’est le seul temps où je me suis sentie en sécurité. Nous nous sommes mis ensemble pour atteindre un objectif et ça, c’est vraiment merveilleux!
Pendant l’ère al-Bashir, essentiellement une dictature de 30 ans, les forces de sécurité – armée, services secrets, police et paramilitaires – ont commis en toute impunité de graves violations des droits de la personne. La réforme du secteur de la sécurité sera une priorité capitale dans les mois et les années à venir. Le gouvernement de transition devra trouver le moyen d’instaurer la règle de droit et de rendre justice aux personnes qui ont souffert.
Sara
Ça fait 30 ans que c’est le chaos ici. Notre génération a rêvé de changement et nous voulons le faire à notre façon – avec égalité et justice. Le 11 avril, après le départ d’al-Bashir, nous avons attendu. Qui allait le remplacer? Puis on a dit qu’il y aurait une annonce. Tout s’est arrêté, même les voitures. Silence total. Après l’annonce, la déception était palpable [un autre membre des forces armées allait remplacer al-Bashir]. Tout le monde s’est mis à crier « Pas de militaires! ». Nous pensions que le sit-in allait continuer jusqu’à l’arrivée d’un gouvernement civil. Après le massacre du 3 juin, toute la population était en état de choc. Puis il y a eu la coupure d’internet. Je n’ai pu parler à personne pendant 12 jours. Mais après le massacre, même ma mère a dit que tout le monde devait descendre manifester dans la rue. Son approbation m’a donné des ailes. La grosse manifestation suivante a eu lieu le 30 juin. Je me suis dit qu’il nous fallait vivre ensemble ou mourir ensemble. Tout le monde était là – ils ont toujours eu peur de nous quand nous sommes en groupe.
Le massacre du 3 juin 2019 a eu lieu lorsque les forces de sécurité ont utilisé une force brutale pour démanteler les manifestations pacifiques à Khartoum. Plus de 100 décès ont été documentés, en plus de viols et d’agressions.
Triomphalement, des dizaines de milliers de personnes ont défilé le 30 juin pour montrer qu’elles ne seraient pas intimidées. Ensemble, on peut accomplir beaucoup plus que chacun de son côté. L’ambition et le succès du soulèvement au Soudan démontrent avec éloquence le pouvoir du peuple qui s’organise pour réclamer un changement politique.
Afraa
Je suis réalisatrice. Pendant les manifestations de 2013, je me suis fait battre et arrêter. C’est la colère qui m’a incitée à sortir pendant la révolution. Nous avons manifesté à Omdurman. Au début, nous n’étions pas organisés – nous étions juste un groupe d’amis assis ensemble. Puis nous avons vu que certains manifestants faisaient du grabuge, alors nous avons commencé à nous organiser et à prôner la non-violence. En tant que réalisateurs, nous avons commencé à filmer pour documenter la lutte. Comme réalisatrice, je me sentais particulièrement responsable de témoigner et de documenter ce qui se passait. Nous voulions créer un site web, mais on a confisqué nos images. Bien sûr, nous devons être patients. Mais pour moi, le changement n’arrive pas assez vite, surtout pour certaines lois et certaines politiques. La juge en chef est une femme, mais si elle ne fait pas son boulot, nous allons réagir.
Comme en 2013, les citoyens ont joué un rôle essentiel dans la documentation des soulèvements de 2019 et la diffusion d’information et de mises à jour en direct, principalement en ligne. La reddition de comptes politique est clé pour la transition au Soudan.
Sous al-Bashir, il y avait un quota de 25 % de femmes au parlement, mais en l’absence d’une véritable représentation féministe, les droits des femmes ont été mis de côté. Pendant la transition, les organisations de défense des droits des femmes veilleront à ce que les changements proposés et réalisés soient sensibles au genre.
Misson
Je ne suis pas du tout optimiste. L’armée fait partie du gouvernement – c’est l’instrument d’al-Bashir. Les négociateurs ont fait beaucoup de compromis. Ça n’a aucun sens. Mieux vaut mourir que d’accepter l’armée. Depuis 2013, nous étouffons sous les gaz lacrymogènes et nous baignons dans le sang. Mon cousin est mort lors du massacre [du 3 juin]. Tout le monde a perdu quelqu’un. Tout le pays a vécu un traumatisme. Mon ex-mari est venu se réfugier chez moi. On lui avait rasé la tête et il était couvert de sang. Il n’a pas pu dire un mot pendant 10 jours. La manifestation du 30 juin a été organisée en secret – ça a été une victoire. Le sit-in a été pour les jeunes une occasion importante de se réunir, de s’informer de leurs droits et de s’organiser. Ma fille a 16 ans et elle est très timide. Les sit-in lui ont donné confiance en elle. Mais nous méritons mieux que ça. La révolution n’est pas terminée.
Rania
Nous voulons un vrai changement. Dans les lois, les structures. Il n’est pas arrivé grand-chose jusqu’ici, mais je reste du côté des optimistes. J’ai moins peur. Je fais des expériences – j’ai porté une robe courte à l’extérieur de la maison! Et je me suis assise à côté d’un garçon l’autre jour. Un policier est venu me dire que ce n’était pas approprié, mais il n’y a pas eu d’accusation et il n’était pas agressif. Le ministre de la Justice a dit qu’il avait annulé les lois sur l’ordre public (qui régissent les tenues et les comportements indécents). Le peuple était en liesse! Je crois que ça entraînera un changement dans la culture. Des gens pourront faire de l’intimidation, mais la loi ne sera pas de leur côté.
Maaz
Le jour du massacre de juin, en route vers le sit-in, je n’ai pas tout de suite réalisé qu’il se passait quelque chose. Mais en arrivant près de l’université, j’ai entendu les coups de feu. J’ai figé sur place. Puis je me suis mis à courir. Tout le monde courait… J’ai perdu plusieurs proches. Il faut que cette révolution donne quelque chose. C’est difficile de changer après 30 ans d’oppression, mais il faut donner le temps au nouveau gouvernement. S’il ne fait rien, il sait que les manifestations vont reprendre. Aujourd’hui, j’ai vu des gens s’organiser pour les droits du travail, ouvertement, dans la rue. C’est tout un changement.
Maaz est membre de SWRC, une organisation militante féministe. Il juge important que les hommes jouent le rôle d’alliés dans la lutte pour les droits des femmes. Plusieurs jeunes de tout genre ont participé à la révolution, risquant leur vie pour changer l’ordre social et politique au Soudan – et cela englobe les droits des femmes.
Zaynab et Mohamed Ali
C’était le petit matin et nous dormions encore quand Maaz m’a téléphoné; il pleurait. Nous vivons tout près du site de la manif alors nous lui avons dit de venir et d’amener toutes les personnes qui avaient besoin d’aide. Nous avons accueilli tellement de gens, surtout des jeunes, blessés et traumatisés. Souvent même incapables de parler de ce qui était arrivé. En état de choc. Un jeune s’est mis à pleurer, puis un autre, puis un autre. Nous les avons réconfortés de notre mieux. Tout le monde connaissait quelqu’un qui s’était fait tuer, battre ou violer. Avec l’arrivée du gouvernement de transition, il faut miser sur le changement possible. Par exemple, le mouvement des femmes a toujours été forcé de travailler dans la clandestinité. Ça fait 30 ans que nous poussons pour ouvrir la porte. Et la porte vient de céder tout à coup et tout le monde se retrouve par terre, l’un par-dessus l’autre. Il reste un gros travail d’organisation à faire.
Reem
Pendant les manifestations, c’était saisissant de voir marcher des femmes divorcées, stigmatisées au Soudan. C’était aussi très émouvant pour moi. Je surveille le nouveau Soudan pour voir comment les choses vont changer concrètement. Par exemple, même si le ministre de la Justice a dénoncé les lois sur l’ordre public, elles sont encore là. Et l’infrastructure qui y est reliée – police, tribunaux spéciaux, amendes, prisons – est toujours en place. Il y a des intérêts financiers derrière ces lois sur l’ordre public. Quand on parle de l’État souterrain, c’est de ces intérêts personnels que l’on parle. Je veux savoir comment la question sera abordée. Ça ne sera pas facile.
Le Soudan doit relever d’immenses défis sur le plan économique, politique et social. Des intérêts militaires, politiques et commerciaux s’opposent toujours au partage du pouvoir et de la richesse avec la vaste majorité des habitants, dont plusieurs vivent dans la pauvreté et sont privés de services de qualité en santé et en éducation. Malgré tout, la détermination des activistes pour les droits des femmes donne l’espoir que le changement pacifique se poursuivra partout au Soudan. Inter Pares s’engage à soutenir ce changement à long terme.
Dans les rues de Khartoum, des murales sous le signe de la luttle et de l'espoir témoignent de la révolution au Soudan.
Inter Pares tient à remercier Affaires mondiales Canada pour son soutien financier au programme Impulser la santé et les droits sexuels et reproductifs.







