Préserver le souvenir à jamais



La semaine fut riche en émotions alors que nous avons commémoré les victimes des conflits au Guatemala et au Pérou. Notre visite au monument El Ojo que Llora (L’œil qui pleure) fut l’un de ces moments poignants. El Ojo que Llora est une sculpture de pierre créée en 2005 par l’artiste hollandaise Lika Mutal à la mémoire des victimes du conflit armé au Pérou. Elle représente Pachamama (la Terre mère) et porte en son centre une petite pierre en forme d’œil d’où s’écoule sans cesse de l’eau. La sculpture est entourée d’un labyrinthe de 32 000 pierres, portant chacune le nom, l’âge et l’année de la mort ou de la disparition d’une victime citée dans le rapport de la Commission vérité et réconciliation. Depuis quelques années, la pluie et le soleil ont effacé la plupart des noms. On prévoit graver à nouveau le nom de toutes les personnes figurant au registre des victimes, une fois celui-ci terminé, afin qu’elles restent à jamais inscrites dans la mémoire collective du pays. Entretemps, certaines familles ont gravé à nouveau le nom des êtres chers qui leur ont été ravis.
Dix noms ressortent parmi les inscriptions effacées. À titre de mesure de réparation imposée par la Cour interaméricaine des droits de l’homme, l’État péruvien a gravé à nouveau le nom des victimes du massacre de La Cantuta – neuf universitaires et leur professeur qui ont disparu et ont été assassinés en 1992, après l’irruption dans leur résidence de membres de l’armée. Le hasard fit qu’au dernier jour de l’échange, les familles ont enfin reçu une partie des restes des victimes de La Cantuta, seize ans après le massacre. Nous avons commémoré l’événement par la cérémonie maya des bougies, trouvant une certaine consolation dans le fait que se déroulait alors le procès de Fujimori, président du pays au moment des massacres, accusé de violations des droits de la personne, dont l’ordre de procéder à ces meurtres.
Plusieurs familles de victimes visitent El Ojo que Llora pour se rappeler leurs proches, notamment les victimes de disparition pour lesquelles il n’y a pas de tombe où se recueillir. C’était le cas de Lidia Flores, participante de l’échange et présidente d’ANFASEP, une organisation de victimes d’Ayacucho. Alors que le groupe se réunissait autour de la sculpture pour écouter le guide, Mama Lidia emprunta le labyrinthe et marcha lentement vers la pierre portant le nom de son mari. Elle y déposa une rose pour marquer le 23e anniversaire de sa disparition.
L’organisation péruvienne de défense des droits de la personne APRODEH nous accompagnait ce jour-là. APRODEH utilise le monument pour inciter la population du Pérou à constituer une mémoire historique collective des événements survenus pendant le conflit. Lors de notre visite, El Ojo que Llora avait été vandalisée : on a éclaboussé la sculpture de peinture orange et broyé plusieurs pierres. Quand les partisans de Fujimori ont appris en septembre 2007 qu’il allait être extradé pour subir son procès devant les tribunaux péruviens, ils ont souillé le monument de peinture à la couleur de son parti politique. L’acte de vandalisme a été suivi d’une campagne de salissage dans les médias, où l’on qualifiait le site de monument à la gloire des terroristes. Ce fut un rappel brutal de l’intolérance et de la persécution imposées aux organisations des victimes par les membres de la société et de l’État qui aimeraient mieux oublier ce qui s’est passé. Ce phénomène fait également écho à la dure réalité vécue par les délégations du Guatemala et de la Colombie.
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