Souveraineté alimentaire : De la parole aux actes

III. Retour au Canada : Souveraineté alimentaire et révolutions vertes

Pour Tiniguena, souveraineté alimentaire rime avec maîtrise des moyens de production. Cela revient à conserver la biodiversité et les savoirs locaux associés à la production agricole. Selon Augusta, « plus les petits exploitants sont fiers et conscients de l'importance des plantes qu'ils cultivent, moins ils seront convaincus d'abandonner leurs semences par des marchands venus leur vendre des graines importées et des engrais chimiques. » Ce refrain avait été répété sur tous les tons au cours des journées de Nyéléni. Si la révolution verte en Asie a eu des répercussions si graves et si profondes, c'est en grande partie parce que les agricultrices et les agriculteurs se sont laissés berner par les promesses de meilleurs rendements. Un demi-siècle plus tard, son bilan est fortement contesté.

Tandis que les preuves de l'échec de la première révolution verte s'accumulent, une nouvelle révolution est lancée, en Afrique, cette fois. Créée conjointement par la Fondation Rockfeller et la Fondation Bill et Melinda Gates, l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) est un projet qui s'étale sur vingt ans. Il s'agit d'encourager le développement agricole en Afrique par l'introduction de variétés améliorées et du savoir-faire technique. Pour en savoir plus sur l'AGRA, Inter Pares a participé à l'organisation d'un dialogue politique à Ottawa au cours duquel des représentants de l'AGRA et des militantes et militants de la société civile africaine ont pu débattre en toute franchise.

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Le responsable des programmes de l'AGRA a posé quatre questions : S'il fallait augmenter les dépenses en matière de sciences et de technologie, dans quel domaine faudrait-il investir? Comment transmettre ces connaissances aux populations paysannes? Comment favoriser les changements de politiques en faveur d'un accroissement des échanges internationaux? Comment améliorer la gouvernance en Afrique pour lutter contre la corruption?

Pour les personnes présentes, ces questions étaient révélatrices du paradigme de développement de l'AGRA. On peut y voir l'hypothèse selon laquelle la famine dans les pays du Sud, en général, et en Afrique, en particulier, résulte du manque de savoir-faire des populations paysannes, de l'inadéquation des techniques, de la faiblesse des échanges internationaux et de la piètre qualité des services publics. L'Afrique est perçue comme le continent de la pénurie qui souffre de problèmes intrinsèques; alors que la solution à la crise alimentaire en Afrique se trouverait ailleurs : dans les laboratoires ou dans les trousses d'intrants agricoles (semences, engrais et pesticides). C'est la philosophie de la première révolution verte en Asie, il y a un demi-siècle.

Mais, ce que j'ai entendu à maintes reprises à Nyéléni, ce que j'ai vu de mes propres yeux dans les champs de Guinée-Bissau ne correspond pas à ce schéma. L'Afrique est riche de sa diversité biologique et les communautés agricoles, garantes de sa préservation, ne manquent pas de connaissances. Selon les associations paysannes africaines, les raisons de la famine en Afrique sont essentiellement extérieures au continent : termes de l'échange défavorables, inondation des marchés locaux par des produits fortement subventionnés et même les changements climatiques. En revanche, les solutions doivent être trouvées en Afrique : renforcement des échanges locaux et régionaux, incitation des communautés paysannes à sélectionner des variétés adaptées aux conditions locales et ne nécessitant pas d'intrants chimiques et mise en place de politiques favorables aux petites exploitations et privilégiant la production destinée au marché intérieur plutôt que les monocultures d'exportation.

S'il est un message qui ressort du forum de Nyéléni c'est bien que les populations agricoles sont organisées et qu'elles ont, pour l'avenir de l'agriculture, un plan auquel les pouvoirs publics et les institutions d'aide au développement feraient bien de s'intéresser. Faire place aux agricultrices et aux agriculteurs dans la définition des politiques agricoles serait en soi révolutionnaire!

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