Souveraineté alimentaire : De la parole aux actes
II. Guinée-Bissau : Leçons paysannes
1er mars, Guinée-Bissau
Après les adieux et un trajet tranquille jusqu'à Bamako, je prends l'avion pour Bissau pour rencontrer les membres du personnel de Tiniguena, une organisation avec laquelle Inter Pares collabore depuis 1993. Tiniguena - essa terra e nossa (« cette terre nous appartient ») œuvre auprès de communautés urbaines et rurales pour conserver la biodiversité du pays et veiller à ce que les bénéfices de l'exploitation des ressources naturelles reviennent à la population. Grâce à des efforts incessants, Tiniguena a réussi à faire protéger d'importantes zones du fragile écosystème côtier du pays. Elle a encouragé les paysannes et les paysans à pratiquer l'agriculture écologique et promeut les pratiques agricoles durables dans un pays ravagé par la guerre civile.
À l'ouest du Mali, la Guinée-Bissau est comme un monde à part. Dans ce petit pays vert émeraude, Nelson Gomez, agronome guinéen et coordonnateur des activités agricoles de Tiniguena, m'accueille en portugais. Nelson aussi revient tout juste de Nyéléni. Autour d'une boisson fraîche, nous comparons nos impressions. Nelson raconte avec passion comment des populations agricoles d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine ont partagé quantité d'expériences en matière de pratiques agroécologiques. En Inde, raconte-t-il, les paysannes et les paysans couvrent les semences de feuilles de margousier pour éviter que les parasites ne les dévorent. Les feuilles de margousier qui contiennent un répulsif naturel pour les insectes servent aussi à la préparation d'un mélange dont on pulvérise les récoltes. D'après lui, il existe des margousiers en Guinée-Bissau, mais ces pratiques n'y sont pas connues.
Fermier bissau-guinée tenant des semences de pois cajan.
Nelson est inquiet devant la perte rapide de variétés de semences en Afrique de l'Ouest. Dans les ateliers où différentes semences sont présentées, il est devenu habituel d'entendre les paysans dire : « Oui, il y a des années, on cultivait telle et telle variété. » Les paysans ont aussi discuté des semences génétiquement modifiées qu'ils appellent sementera bidado, littéralement semences trompeuses ou semences ayant changé de nature. Selon lui, à mesure que les semences génétiquement modifiées remplacent les variétés locales, celles-ci et les savoirs qui s'y rattachent se perdent dans la foulée. Cela occasionnera des problèmes à l'avenir lorsque les populations paysannes dépendront de tiers pour obtenir des semences, des engrais et des pesticides. À son avis, la seule manière de combattre ce danger est de leur expliquer les conséquences du recours aux OGM, d'essayer de récupérer les variétés locales, de les multiplier et de continuer de les cultiver.
2 mars, sur la route de Canthanez
Le jour suivant, en compagnie d'Augusta Henriques, directrice de Tiniguena, nous prenons la route vers le sud, direction Canthanez, une région limitrophe de la Guinée-Conakry. Assise à l'arrière d'un camion, sur une route cahoteuse qui traverse des forêts anciennes, Augusta explique que Canthanez est une région particulière. Sa population est déterminée et autonome et elle y a développé une agriculture sophistiquée qui n'a malheureusement pas résisté aux perturbations occasionnées par la guerre civile qui a éclaté en 1998. Les paysannes et les paysans se sont alors tournés vers l'agriculture sur brûlis. Aujourd'hui, Tiniguena les aide à restaurer des pratiques agricoles durables qui n'empiètent pas sur la forêt. Elle les aide aussi à récupérer des variétés de riz qui ont été oubliées ou perdues. À ce jour, douze variétés ont été retrouvées et sont maintenant multipliées et redistribuées aux agricultrices et aux agriculteurs.
3 mars, rencontre avec la communauté paysanne de Canthanez
Au matin, nous marchons vers une petite ferme entourée d'arbres géants. Une femme nous montre les semences de riz qu'elle garde dans son grenier. Il y a du cablack, du soron, du n'pas, du som, de l'atahan, du yaca et du n'conto. Chaque variété a une saveur particulière. Certaines poussent plus vite que d'autres; certaines sont pluviales et d'autres, tolérantes au sel, sont cultivées dans les mangroves.
Elle explique que la diversité des semences est d'autant plus importante que le régime des pluies s'est altéré dans les dernières décennies. « Si je compare cette époque à celle de mon grand-père, il pleut moins et les sols ne retiennent plus l'eau autant qu'avant; c'est pourquoi il faut cultiver une variété de riz différente, qui pousse plus vite. »
Après la ferme, nous nous rendons à la ville voisine pour voir un banco do cereal. Plusieurs variétés de riz y sont conservées. Nelson explique que ce grenier communautaire sert à la fois d'entrepôt à semences en cas de famine et de banque de gènes dynamique. Chaque année, les paysannes et les paysans empruntent des semences au grenier et donnent en échange une partie de leur récolte. Contrairement à une banque de semences traditionnelle où les graines sont conservées indéfiniment, le grenier communautaire permet la réutilisation des semences, leur évolution dans le contexte local et la création de nouvelles variétés par amélioration et sélection.
4 mars, reconnaissance des variétés fermières
Dans le village de Cabedu, les paysannes et les paysans se regroupent autour d'Augusta et de Nelson. À l'aide de photos montrant la richesse de la diversité végétale, alimentaire et des récoltes, Augusta et Nelson demandent aux personnes présentes de réfléchir sur le sens des semences. Certaines parlent des annonces qu'elles ont vues à la télévision ou entendues à la radio sur les avantages des semences et des engrais importés.
Augusta recentre le débat sur la question primordiale de la maîtrise de la production. À titre d'illustration, elle raconte l'histoire des cultivateurs du coton en Inde. Ayant abandonné les semences traditionnelles locales au profit de variétés importées et génétiquement modifiées, ils ont accusé des pertes dévastatrices : baisse de la production de coton, épuisement des sols, disparition d'espèces végétales non cultivées, source d'alimentation et de fourrage, en raison de l'utilisation d'herbicides. Criblés de dettes, des dizaines de milliers d'agriculteurs indiens se sont suicidés en avalant des pesticides. « Voilà pourquoi il est si important que vous ayez la maîtrise des semences et que vous continuiez de manger les aliments que vous récoltez, » conclut Augusta.
Page précédente | Page suivante
| Révisé le 7 décembre 2007 | Politique de publication | |


