Souveraineté alimentaire : De la parole aux actes
En février 2007, Eric Chaurette, membre de l'équipe d'Inter Pares, a participé au premier Forum mondial pour la souveraineté alimentaire, à Sélingué, au Mali. Cette manifestation, qui a duré une semaine, a réuni plus de cinq cents militants venus de quatre-vingts pays pour partager, apprendre et planifier le développement du mouvement pour la souveraineté alimentaire. Ensuite, Eric a rendu visite à ses collègues de Tiniguena, une homologue de longue date d'Inter Pares, pour voir comment elle jette les assises de ce mouvement en Guinée-Bissau. Voici le photoreportage d'Eric portant sur la théorie et les pratiques en matière de souveraineté alimentaire, inspiré de son périple.
I. Nyéléni : Forum mondial pour la souveraineté alimentaire
23 février 2007, village de Nyéléni, Sélingué, Mali
Au bout d'un trajet de trois heures vers le sud de Bamako, on arrive à Sélingué, un village en bordure d'un réservoir de la rivière Sankarani. Dès qu'on descend du véhicule, on se retrouve sous un soleil de plomb, happé par l'air sec et poussiéreux. Je m'approche de l'entrée de Nyéléni. Le village a été bâti pour accueillir le Forum pour la souveraineté alimentaire. Plus de cinq cents délégués sont logés dans de petites cases de terre éparpillées sur le sable. Les retardataires sont hébergés dans des familles du village avoisinant. Il règne une atmosphère festive tandis que les participantes et participants venus des quatre coins du monde échangent des salutations.
Traversant le village, je suis frappé par l'ampleur des préparatifs. Des puits alimentent Nyéléni en eau potable. Dominant le vaste réservoir aux eaux tranquilles, un imposant amphithéâtre se dresse en bordure du site. En vue de la séance d'ouverture, les interprètes et techniciens s'affairent autour des installations techniques qui faciliteront la communication en anglais, français, espagnol, coréen et bambara. En attendant que les connexions Internet soient établies, les téléphones cellulaires relient Nyéléni au reste du monde tout en permettant aux uns et aux autres de se retrouver dans la foule grandissante.
La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l'aide de méthodes durables et respectueuses de l'environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. Elle place les producteurs, distributeurs et consommateurs des aliments au cœur des systèmes et politiques alimentaires en lieu et place des exigences des marchés et des transnationales.
(
www.nyeleni.org)
Nyéléni marque le couronnement de dix années d'efforts. En 1996, dans le cadre du Sommet mondial de l'alimentation organisé par l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) à Rome, le mouvement paysan international, La Via Campesina, et plus de mille organisations de la société civile ont condamné la mainmise de l'industrie agro-alimentaire sur la FAO. Dans une déclaration lue en public, elles ont dénoncé l'absence d'imputabilité des entreprises transnationales et des gouvernements dont les politiques en faveur de l'agriculture et de la pêche industrielles ont débouché sur une crise massive de l'emploi, une baisse des salaires, la destruction des économies rurales et la faillite des exploitations familiales dans le monde entier.
Elles ont plaidé la cause des petites exploitations agricoles et défendu la biodiversité et le droit de chaque pays de définir sa politique en matière d'agriculture plutôt que de se la faire dicter par l'Organisation mondiale du commerce ou la Banque mondiale. Elles ont appelé cette revendication « souveraineté alimentaire ». Au cours de la décennie suivante, cette revendication a continué à gagner du terrain et il était important de se réunir pour en assurer sa réalisation.
Le Forum est solennellement ouvert devant un auditoire de centaines de personnes. Au rythme des tambours et des danses, une magnifique statue d'ébène est dévoilée au centre de la tribune. C'est une femme; elle s'appelle Nyéléni. Toutes et tous comprennent le sens de ce symbole. Ibrahim Coulibaly, un des leaders de la Coordination nationale des organisations paysannes (CNOP) du Mali, explique : « Dans l'histoire du Mali, il y a une femme qui a laissé son empreinte, en tant que femme et en tant que championne de l'agriculture. Il suffit de dire son nom pour qu'on sache ce qu'elle représente. C'est la mère qui nourrit, celle qui cultive la terre, celle qui s'est battue pour la reconnaissance de la femme dans des circonstances défavorables. Cette femme, c'est Nyéléni. »
Grâce à des soins constants, Nyéléni a réussi à domestiquer le fonio et le millet, deux cultures de base en Afrique de l'Ouest. Elle est devenue une légende vivante au Mali et, pour les participantes et les participants au Forum, un symbole puissant du rôle essentiel que jouent les femmes dans le secteur agricole et pour la sécurité alimentaire.
Ateliers du 24 au 26 février
Tôt le matin, à l'abri du soleil brûlant, on se réunit pour entendre les directives générales. Au cours de la semaine, des groupes de travail seront répartis par région, par secteur (urbain, agricole, de la pêche) ou par thème. En petits groupes de travail, on peut dialoguer et approfondir sa connaissance de thèmes aussi variés que le commerce international, le génie génétique, les droits de propriété intellectuelle et la conservation des semences. Chaque soir, les groupes se retrouvent dans l'amphithéâtre pour mettre en commun les analyses dégagées durant la journée. Les grandes idées sont consignées pour servir de cadre à la réflexion, à la recherche et à l'action pour l'année à venir.
Le premier jour, je me joins au groupe sur « la technologie et les savoirs locaux ». Une délégation sri lankaise raconte son expérience de l'agriculture industrielle. Dans les années soixante, le Sri Lanka s'est lancé dans la révolution verte optant pour les semences hybrides, les engrais et pesticides chimiques pour la production du riz. Ce modèle de développement reposait sur la monoculture, vastes étendues agricoles consacrées à la production d'un seul type de récolte éradiquant ainsi toute autre plante poussant dans le même champ. L'impact sur l'environnement et les communautés a été dévastateur. Les communautés agricoles ont croulé sous les dettes dues à l'augmentation du prix des semences, engrais et pesticides. En outre, les espèces dont elles dépendaient ayant été détruites, elles se retrouvaient encore plus démunies face aux effets de cette politique. Aujourd'hui, les agricultrices et les agriculteurs du Sri Lanka se rassemblent pour récupérer l'autonomie et les savoirs qu'ils ont perdus; un grand nombre a réussi le pari du retour à l'agriculture écologique. Comme le dit l'un d'entre eux : « Avec l'agriculture biologique, il n'y a pas de dépendance à l'égard du capital puisque tout vient de la nature. »
Mamadou Goïta
Nous avons aussi discuté des pressions exercées sur les pays du Sud pour qu'ils acceptent les organismes génétiquement modifiés (OGM). Selon Mamadou Goïta, socio-économiste malien et l'un des organisateurs du forum de Nyéléni, la Banque mondiale et certaines agences d'aide internationale font la promotion active des cultures génétiquement modifiées. « En tant que débiteurs de la Banque mondiale, nos gouvernements ont les mains liées face aux pressions pour leur faire accepter des politiques ouvrant la porte aux OGM. »
Mais, pour Dre Assetou Samaké, professeure en phytogénétique à l'Université de Bamako et leader de la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGEN), un réseau d'organisations paysannes couvrant neuf pays d'Afrique de l'Ouest, les paysannes et les paysans savent comment produire suffisamment, et les OGM ne sont pas la solution. La sécurité alimentaire en Afrique dépend de la culture d'une grande diversité de plantes dont les semences sont gardées d'une année à l'autre par des petites exploitations. Dre Samaké est convaincue que les OGM sont incompatibles avec le régime agricole en vigueur. Comme les semences génétiquement modifiées sont brevetées et qu'elles ne peuvent être ni sauvegardées ni échangées, elles doivent être achetées chaque année au même titre que les agents chimiques censés les protéger des parasites et en induire la croissance, ce qui a pour effet de transformer des fermiers autonomes en clients dépendants des fournisseurs de semences et d'intrants chimiques.
Dans un autre groupe de travail, le débat portait sur les termes de l'échange. Les économies africaines ont déjà payé un lourd tribut au dumping agricole. Au Ghana, le secteur avicole a été touché de plein fouet. Au Mali, l'ethnie pastorale peule a été affectée par l'importation de lait subventionné. « Comment se peut-il que des tomates, des poulets ou du lait ayant traversé la moitié du globe se vendent sur les marchés de Dakar ou de Bamako deux fois moins cher que la production locale? » demande un paysan.
Ce phénomène ne fera que s'accentuer avec l'entrée en vigueur des Accords de partenariat économique (APE) qui prévoient une baisse radicale des droits de douane, seul moyen dont disposent les pays africains pour protéger leurs économies de la concurrence de produits importés lourdement subventionnés. Cette initiative commerciale européenne a été qualifiée de « libre-échange dopé aux stéroïdes » et de nombreux syndicats et organisations de la société civile s'y opposent.
Piliers de la souveraineté alimentaire :
- Politiques nationales favorisant la production agricole locale destinée au marché intérieur plutôt qu'à l'exportation.
- Politiques nationales privilégiant et soutenant l'agriculture biologique face à l'industrie agricole à forte intensité d'intrants externes.
- Accès des paysans et des sans-terre à la terre, à l'eau, aux graines et au crédit.
- Le rejet des OGM dans l'agriculture et l'alimentation.
- Droit des pays à se protéger contre le dumping alimentaire.
- Reconnaissance des droits des agricultrices qui jouent un rôle essentiel dans la production alimentaire.
27 février, clôture du Forum
Après quatre jours de débats et de réflexion approfondis pour parvenir à un consensus, on se réunit dans l'ombre propice de l'amphithéâtre pour partager les fruits de nos efforts.
Dans la délégation canadienne à Nyéléni se trouve Colleen Ross, présidente de la National Farmers Union et militante et agricultrice respectée au Canada. Elle a pratiqué l'agriculture en Australie et, avec son mari, elle dirige maintenant une exploitation biologique dans l'est de l'Ontario. C'est à elle que revient l'honneur de donner lecture de la déclaration commune, fruit de dix années de réflexion et de quatre jours d'intenses négociations :
Nous, plus de 500 représentants de plus de 80 pays, d'organisations de paysans, de pêcheurs traditionnels, de peuples autochtones, de peuples sans terre, de travailleurs ruraux, de migrants, d'éleveurs nomades, de communautés habitant les forêts, de femmes, de jeunes, de consommateurs, de mouvements écologistes et urbains, nous sommes réunis dans le village de Nyéléni à Sélingué, au Mali, afin de renforcer le mouvement mondial pour la souveraineté alimentaire. Nous le faisons brique par brique, en vivant dans des cases construites à la main dans le respect de la tradition locale et en consommant des aliments produits et préparés par la communauté de Sélingué…Nous avons baptisé notre démarche collective « Nyéléni », en hommage à une légendaire paysanne malienne qui nous a inspirés, une femme qui a remarquablement cultivé les terres et nourrit les siens.
(
http://www.nyeleni.org/?lang=fr&lang_fixe=ok).
Pendant que Colleen lit la déclaration, je ne peux m'empêcher d'éprouver de la fierté pour tout ce qui a été accompli à Nyéléni. J'ai aussi le sentiment d'une grande responsabilité. À l'instar de tous ceux et celles qui sont réunis ici, il m'incombe de transmettre l'analyse et la vision mûries à Nyéléni à ma communauté pour aller de l'avant.
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