Briser le silence
Il y a plusieurs années, Inter Pares a organisé un échange entre des femmes du Guatemala et de la Birmanie dont la vie a été profondément ravagée par la guerre. Elles se sont rencontrées dans des camps de réfugiés surpeuplés en bordure de la frontière qui sépare la Thaïlande et la Birmanie et dans des communautés isolées de réfugiés de retour au Guatemala. Elles ont parlé de la lutte quotidienne pour avoir leur mot à dire dans les décisions qui affectent leur vie. Elles ont exprimé le désir de participer à l'édification de communautés plus pacifiques et plus justes pour elles et pour leur famille.
Au-delà des barrières de la langue et de la culture, Guatémaltèques et Birmanes se sont trouvé plusieurs points communs, tant dans la brutalité de la violence qu'elles ont vécue que dans leur force et leur détermination à changer les choses. Lors d'un atelier dans un camp de réfugiés en Thaïlande, Vicenta a raconté comment, petite fille, elle a dû se cacher dans la jungle avec sa famille pour échapper aux soldats guatémaltèques. Les autres hochaient la tête quand elle racontait leur fuite devant les hélicoptères de l'armée. Pendant la visite du camp, les Guatémaltèques ont été inspirées de l'idée des Birmanes d'établir une maison où les survivantes de violence familiale pouvaient vivre en toute sécurité. Chacune a tiré de la force et de l'espoir des gestes de courage de ses compagnes.
Pendant l'échange, l'un des sujets abordé en priorité a été le recours au viol en tant qu'arme de guerre. Dans les sociétés déchirées par un conflit armé, un profond silence entoure les violences sexuelles que l'on fait subir aux femmes de manière systématique. En temps de conflit, on s'attaque au corps des femmes pour humilier la communauté ennemie et déchirer le tissu social. Les membres du Réseau d'action des femmes Shan ont décrit leurs années d'efforts pour documenter l'utilisation du viol par la junte birmane - elles venaient de publier le rapport License to Rape, qui avait secoué la communauté internationale. Cet ouvrage sans précédent a servi d'outil et de source d'inspiration quand Inter Pares, Project Counselling Service (PCS) et les organismes guatémaltèques ont abordé cette problématique au Guatemala.
Les femmes du Guatemala ont gardé le silence pendant plus de vingt ans, taisant l'angoisse de ce qu'elles ont vécu pendant la guerre, de peur d'encourir le blâme et la stigmatisation de leur famille, de leur communauté et de la société si elles révélaient leur secret. Petit à petit, avec le soutien constant d'un groupe de femmes et d'activistes des droits de la personne, certaines commencent pourtant à se libérer des fantômes du passé, pour dénoncer le recours à la violence sexuelle comme arme de guerre et entamer un processus de guérison. Dans un pays où on a toujours contesté ce qui était vraiment arrivé pendant la guerre, un pays où règne encore le non-dit, les mots ont un pouvoir difficile à imaginer. Les survivantes apprivoisent la parole, dans leurs propres mots et leur propre langue, pour comprendre ce qui leur est arrivé en tant que femmes et en tant qu'autochtones. Et pour réclamer justice et réparation.
Inter Pares et PCS collaborent avec trois principaux homologues dans le cadre de ce programme : Actoras de Cambio, le Centre d'action juridique pour les droits de la personne et l'Institut d'études en criminologie comparée au Guatemala. En plus d'offrir du soutien psychologique aux survivantes, un élément important du programme consiste à sensibiliser la société guatémaltèque à l'utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre. Ces organisations veillent à ce que le Programme national de réparation traite les femmes victimes de violence sexuelle avec attention et avec respect et leur offre des mesures de réparation pour les crimes qu'elles ont subis. Elles font aussi du travail préliminaire en vue de poursuivre les auteurs des actes de violence sexuelle pendant la guerre. En novembre 2006, elles ont présenté devant une salle bondée de la ville de Guatemala les résultats d'une recherche sans précédent sur les modèles de violence sexuelle pendant la guerre au Guatemala, ainsi que le cadre juridique éventuel de poursuites devant les tribunaux.
Plusieurs font valoir qu'il faut oublier le passé et se tourner vers l'avenir. Pour les millions de Guatémaltèques qui souffrent encore des conséquences de la guerre, il est impensable de songer à l'avenir sans d'abord redresser les torts du passé. Inter Pares, ses partisanes et ses partisans s'unissent aux survivantes guatémaltèques et aux organisations qui les accompagnent dans leur volonté de réclamer justice pour la violence commise contre les femmes par des hommes armés. Et c'est là que réside l'espoir d'un avenir meilleur.
Nous voulons remercier l'Unité de paix et de sécurité de l'Agence canadienne de développement international (ACDI), la Congrégation Notre-Dame, le Fonds commémoratif Howard C. Green ainsi que les milliers de Canadiennes et de Canadiens qui soutiennent ce travail.
Guatemala - quelques faits et chiffres
Le Guatemala compte environ 12 millions d'habitantes et d'habitants, répartis en 25 groupes sociolinguistiques, dont 22 d'origine maya. Avec plus de 60 % de la population du Guatemala, les communautés autochtones forment la majorité, mais elles sont aussi les plus pauvres et les plus marginalisées des Guatémaltèques. Elles ont été la cible avouée de la violence qui a dévasté le pays pendant 36 ans, orchestrée le plus souvent par les dictatures militaires qui se sont succédé après qu'un coup d'État appuyé par les États-Unis en 1954 eut évincé le gouvernement démocratiquement élu. Le rapport de la Commission de la vérité des Nations unies, lancé en 1999, a établi qu'au plus fort du conflit armé, cette violence constituait un génocide contre la population autochtone. Plus de 200 000 personnes ont été tuées ou sont « disparues » et il y a eu jusqu'à deux millions de personnes déplacées à l'intérieur du territoire ou hors frontières - le tiers de la population du pays à l'époque.
La guerre s'est terminée officiellement en 1996, avec la signature des accords de paix entre l'État et les insurgés. Dix ans plus tard, les crimes passés et présents restent cependant impunis. Le système judiciaire manque d'indépendance, la corruption est généralisée et il n'y a pas de volonté politique de s'opposer aux violations des droits de la personne et mettre fin à l'impunité. Les profondes inégalités qui ont exacerbé le conflit existent toujours et plusieurs responsables de graves violations des droits de la personne lors du conflit armé sont toujours au pouvoir. À l'échelle de la communauté, les auteurs de crimes de guerre et leurs victimes continuent souvent de vivre côte à côte.
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| Révisé le 29 août 2007 | Politique de publication | |


