Tracer le chemin du retour
VOLUME 25, NUMERO 4, SEPTEMBRE 2003
![]() Vicenta parle de sa participation à l'organisation de groupes de femmes pendant l'exil et lors du retour au Guatemala. |
Après avoir pris conscience de la similarité des expériences des réfugiées birmanes et guatémaltèques et du potentiel d'échange d'informations, deux membres du personnel d'Inter Pares, Rita Morbia et Alison Crosby, ont récemment facilité la rencontre de certaines d'entre elles. L'initiative a été lancée au Guatemala en septembre 2002; elle s'est poursuivie en février 2003 au Nord-Ouest de la Thaïlande, le long de la frontière birmane. Ce Bulletin relate leur cheminement.
« Si ce n'avait été des épreuves que j'ai vécues, je ne serais pas là aujourd'hui. J'aurais été chez moi, occupée à surveiller les enfants, à préparer à manger et à faire le ménage ». C'est en ces mots qu'une jeune autochtone guatémaltèque s'est adressée à un cercle de femmes venues de très loin pour entreprendre ce voyage de découverte. Au cours des moments passés ensemble, d'abord dans les montagnes verdoyantes du Guatemala, plus tard sur les berges du fleuve qui serpente entre la Thaïlande et la Birmanie, nous avons appris à nous comprendre, en dépit des barrières linguistiques. Nous avons appris à interpréter le langage de la douleur forgé dans l'expérience de femmes ayant le courage de parler ouvertement des effets des conflits armés, du recours au viol comme arme de guerre et de leur exclusion de toutes les négociations pour le règlement des conflits armés. Elles ont évoqué leur vécu de femmes pendant la guerre, au-delà des balles, ainsi que leur contribution à la réalisation d'un avenir juste, pacifique et participatif. Transformées par cette démarche commune, huit femmes sont devenues des compagnes de route.
Les Guatémaltèques, Vicenta, Ana et María, ont décrit en détail le processus d'organisation durant une décennie d'exil au Mexique, faisant aussi état des difficultés rencontrées après le retour au Guatemala dans les années quatre-vingt-dix. Leurs compagnes birmanes, Zipporah, Mra Raza Linn et Si Si, ont évoqué quarante années de luttes pénibles pour restaurer la liberté et la démocratie en Birmanie ainsi que leur désir de rentrer chez elles. Ensemble, nous avons identifié les étapes d'un retour en Birmanie, les conditions nécessaires à un rapatriement sûr et digne, les voies à emprunter et ceux et celles qui devront donner les instructions. Un fil directeur sous-tendait le débat : la nécessité pour tous de tracer ensemble le chemin du retour; tous, c'est-à-dire, les femmes, les hommes, les jeunes et les membres des communautés ethniques afin de transformer un passé d'exclusion en un avenir inclusif pour tous et toutes.
Dans nos pérégrinations en Thaïlande, nous pouvions souvent voir de l'autre côté de la frontière, en Birmanie. On se sentait près et loin à la fois. Aujourd'hui, pour des centaines de milliers de réfugiés qui ont traversé la frontière en quête d'un répit aux décennies de violence et de répression, la perspective d'un retour semble plus lointaine que jamais. Au cours de ces années, les Birmanes ont été marginalisées et brutalisées par la junte militaire au pouvoir; malgré cela pourtant, de nombreuses réfugiées ont réussi à se transformer en transcendant la destruction. Elles refusent d'être étouffées dans une terre silencieuse. Elles s'organisent pour faire entendre leurs voix. Avec leurs invitées guatémaltèques, elles ont discuté de leurs vies, de leurs combats, de leurs espérances.
Dans les réunions, chaque femme était valorisée comme l'auteur de sa propre histoire. Elle se sentait écoutée, respectée; son expérience et ses connaissances étaient validées. Pour des femmes en butte au militarisme, au racisme et à l'exclusion, cette reconnaissance n'a pas de prix et dans certains cas pas de précédent. Il suffit parfois de partir de chez soi, voyager loin, oublier la routine du quotidien, pour parvenir enfin à exprimer certaines choses dont on sait, au fond de soi, qu'elles sont authentiques, à les faire entendre et reconnaître pour ce qu'elles sont : des vérités gênantes, voire dangereuses; mais néanmoins des vérités.
Ce Bulletin explore le chemin parcouru du Guatemala à la Thaïlande. Les voix courageuses et les éclats de rire qui y résonne témoignent de l'intensité des échanges et la compréhension mutuelle. Ces femmes, guatémaltèques et birmanes, se sont connues à travers l'histoire extraordinaire de leurs combats et de leurs résistances. En modelant le monde depuis leurs situations si différentes, mais pourtant semblables, elles sont reparties dans leurs communautés, la tête bourdonnant d'idées nouvelles. Elles sont plus résolues que jamais à poursuivre leur action pour un avenir juste et sont portées par la conviction que d'autres ailleurs, bien loin de chez elles, mènent le même combat.
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