Nourrir le monde ou les voitures?

En mai dernier, Inter Pares ainsi qu’une coalition d’organisations agricoles, de justice sociale et de solidarité internationale a fait une tournée dans six villes canadiennes pour sensibiliser la population à la problématique des agrocarburants. En dépit des avantages tant vantés visant à en faire une « solution verte », on s’interroge de plus en plus sur le recours aux denrées alimentaires pour faire rouler des véhicules et des machines plutôt que nourrir des personnes. Sur le thème « Nourrir le monde ou les voitures? », un débat public a été lancé auprès de groupes locaux et avec la participation de personnes venant des milieux agricoles, de la recherche et de la société civile d’Afrique, d’Asie et des deux Amériques.
Marilyn Machado, une Afro-colombienne, a expliqué que la demande croissante d’huile de palme a poussé les grandes entreprises à expulser, dans la violence, les populations de leurs terres pour les transformer en plantations de palmier à huile. On refuse aux communautés le droit de décider de ce qu’elles planteront sur leurs terres; il s’ensuit que les vastes champs consacrés à la monoculture du palmier à huile concurrencent les cultures vivrières destinées à répondre aux besoins locaux et nuisent à la biodiversité. Marilyn Machado pense que l’État est plus intéressé par l’adoption de politiques économiques avantageuses pour les entreprises étrangères et répondant aux besoins énergétiques des pays du Nord que préoccupé par le bien-être de sa propre population.
De plus, les manipulations des entreprises et le pouvoir qu’elles exercent sur les marchés, combinés à la spéculation boursière sur les réserves alimentaires, sont autant de facteurs, invisibles mais réels, qui affectent l’ordre alimentaire mondial. Pour reprendre les mots d’Alberto Gómez, leader paysan mexicain, qui a pris part à la tournée, « nous ne pouvons permettre aux transnationales de décider de ce qui sera planté ni de la manière dont les récoltes seront distribuées ni où et à qui elles le seront ».
Décrivant l’augmentation de la culture du jatropha ou pourghère pour servir d’agrocarburant dans son pays, Ousmane Samaké du Mali a exprimé des préoccupations similaires. Pour lui, les vastes étendues consacrées à la monoculture intensive du pourghère, une plante, de surcroît, gourmande en eau, endommagent la biodiversité et réduisent l’accès à l’eau. En outre, le pourghère est généralement cultivé sur des terres essentiellement consacrées aux pâturages et où les femmes ramassent du bois pour la cuisson, ce qui a pour effet d’exacerber les conflits communautaires en raison de la rareté de ces ressources.
Par leur participation à ces débats, les auditoires canadiens de Charlottetown à Saskatoon ont pu se rendre compte que la problématique des agrocarburants ne saurait être laissée aux mains des seuls chercheurs, experts et agriculteurs. Elle nous concerne toutes et tous. Le débat ne peut être réduit à une simple question concernant la disponibilité des terres ou la réduction des émissions des gaz à effet de serre, d’autant que l’on sait aujourd’hui, qu’à l’échelle mondiale, les agrocarburants aggraveront la situation en raison de la déforestation qui accompagne la plantation de cultures pour la production d’agrocarburants.
Pendant que la tournée avait lieu, le Parlement débattait du projet de loi C-33 aux termes duquel l’essence devrait avoir une teneur obligatoire de 5 % d’éthanol d’ici 2010, se préparant ainsi à apporter 2,2 milliards de dollars de subventions aux agrocarburants. Dans tout le pays, les participantes et les participants au débat sur les agrocarburants ont exigé des explications sur l’utilisation des deniers publics pour la promotion d’une soi-disant solution de plus en plus controversée.
Outre les six forums publics, Inter Pares a aussi contribué à l’organisation d’un dialogue de haut niveau sur les politiques réunissant les lobbyistes du secteur des agrocarburants, des invités internationaux et des représentants des pouvoirs publics. Certains représentants du secteur de l’industrie ont tenté de séparer la question de la demande d’agrocarburants au Canada de l’impact de leur production sur la population mondiale. Comme l’a fait remarquer une participante, « le Canada est tout à fait dépendant de l’environnement mondial. Si les populations du Sud sont soumises à des pressions telles qu’elles consacrent les terres à des récoltes qui ne peuvent même pas les nourrir, il faut alors se poser des questions sur notre contribution à la ruée mondiale vers les agrocarburants. »
Le dialogue de haut niveau sur les politiques a été organisé grâce à une subvention du Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Pour visionner le débat du Forum public d’Ottawa « Nourrir le monde ou les voitures? », cliquer ici.
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| Révisé le 3 novembre 2008 | Politique de publication | |


