Martin Khor : Un homme audacieux

« J'ai toujours su qu'il y avait des problèmes avec les termes de l'échange, la Banque mondiale et l'Organisation mondiale du commerce mais je n'ai jamais entendu quelqu'un l'expliquer aussi bien. » C'était un commentaire partagé par un grand nombre de personnes venues entendre l'exposé de Martin Khor dans le cadre d'une conférence sur le commerce et les droits de la personne à Ottawa. Le Directeur de Third World Network (TWN), un homologue de longue date d'Inter Pares et une voix respectée dans les forums internationaux sur les droits de la personne et l'ordre économique mondial, y a prononcé une allocution passionnée et parfois pleine d'humour. Après la conférence, David Bruer, membre de l'équipe d'Inter Pares, s'est entretenu avec Martin sur l'action de TWN.
Qu'est-ce qui a amené un professeur d'économie en Malaisie à créer un groupe comme TWN en 1984?
Au départ, TWN c'était des militantes et des militants qui critiquaient les politiques de leur gouvernement. On protestait contre la réalisation de certains projets en Malaisie, comme ces barrages que l'État voulait construire et qui causaient des déplacements de population et toutes sortes de problèmes environnementaux. Certaines personnes au gouvernement nous ont avoué être d'accord avec nous, mais avoir les mains liées par les instances internationales telles que la Banque mondiale qui subventionnaient les projets et en dictaient les politiques. Donc, dans les années quatre-vingts, nous nous sommes aperçus qu'il fallait modifier les politiques internationales. On n'avait pas froid aux yeux. Et, nous étions convaincus de parler juste et vrai. Nous nous sommes alors adressés à la Banque mondiale, forts des preuves rassemblées sur l'impact de sa politique sur les barrages, pour lui expliquer que cette politique était erronée et qu'il fallait la changer. C'est alors qu'on a pris conscience de l'importance des groupes des pays du Nord parce qu'ils pouvaient s'adresser à leurs politiciens qui tenaient les cordons de la bourse de la Banque. Nous avons donc uni nos forces, du Sud au Nord.
Pouvez-vous parler de votre approche dans le développement de coalitions?
Nous ne brandissons pas de slogan politique autour duquel tout le monde doit se rallier. Différents groupes unissent leurs efforts aux nôtres, au cas par cas; il arrive même qu'on ne soit pas d'accord sur certains sujets mais nous oeuvrons main dans la main sur les questions d'intérêt commun. Nous rassemblons des informations et élaborons des analyses communes; puis, nous travaillons avec des groupes locaux : paysannes et paysans, populations étudiantes, écologistes et autres. Ce processus a pris une ampleur mondiale. L'initiative lancée en Malaisie est aujourd'hui un réseau qui dépasse les frontières de l'Asie. TWN est présente en Afrique; et nous avons des contacts avec de nombreux groupes en Amérique latine. L'expérience de la Malaisie avec les institutions financières internationales peut être utile en Bolivie ou en Tanzanie. Quand il s'agit de questions économiques, il y a beaucoup de points communs parce que tous les pays sont aux prises avec le même ordre financier mondial.
En tant que réseau de la société civile, quels sont vos rapports avec les gouvernements?
Les gouvernements ne réfléchissent pas sur le long terme mais pensent aux élections à venir. La société civile peut s'offrir le luxe de voir loin. Il y a quinze ans, en tant que militantes et militants pour les droits de la personne, nous ne parlions pas des règles du commerce ni de l'économie; on ne voyait pas le lien. Mais ce n'est plus le cas. Nous envisageons notre rôle comme celui de trouver ces liens et d'aider les gouverne-ments à surmonter leurs intérêts étroits pour adopter une perspective à long terme. Des réseaux tels que TWN sont de plus en plus professionnels et réussissent à capter l'attention des gouvernements. Auparavant, nous citions les Nations Unies dans nos documents; aujourd'hui ce sont elles qui nous citent! En Tanzanie, lors d'un certain événement, je me suis approché du Président de ce pays et je lui ai dit ce qu'il convenait de faire, à mon sens. Il m'a écouté attentivement puis m'a organisé une rencontre avec le ministre des Finances pour approfondir la réflexion. Ce sont ces actes audacieux qui nous permettent de créer la solidarité Sud-Sud.
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