De l'ombre à la lumière
Mettons fin à l'impunité: programme sur les violences sexuelles lors de conflits armés en Amérique latine.
Au cours de notre dernière visite au Guatemala, une amie et collègue de longue date nous a expliqué que pour elle, justice signifie « vivre loin de l'ombre de l'angoisse. » Dans ce pays, après un long conflit armé qui a duré 36 ans, fait 200 000 victimes et traumatisé des millions de personnes, les blessures ne se sont toujours pas refermées. Parmi les plus profondes, sont celles qui ont été causées par les violences sexuelles systématiques que les femmes - en particulier celles des communautés autochtones et pauvres - ont subies aux mains des militaires et autres acteurs armés. On a détruit la dignité des femmes en s'attaquant à leur corps, pour humilier et « pacifier » des communautés en déchirant le tissu social.
Pendant les vingt dernières années, elles ont tu leur angoisse, humiliées, isolées, par crainte d'être stigmatisées ou blâmées par leur mari, leur famille, leur communauté et la société, si jamais leur traumatisme secret devait être révélé. Il y a quelques années, certaines, peu nombreuses, sont sorties de l'ombre pour raconter ce qu'il leur était arrivé durant la guerre. Le Consortium des agentes du changement est né de leur initiative; il réunit des groupes locaux qui oeuvrent auprès de femmes ayant survécu à la violence sexuelle dans divers coins du pays, soutenant leur recherche d'un remède à leurs maux, indispensable jalon sur le chemin qui mène à la justice.
Soixante-cinq survivantes se sont engagées dans le processus de réhabilitation et d'autonomisation, avec le soutien de psychologues et de militantes pour les droits des femmes appartenant au Consortium des agentes du changement. Elles agissent de concert au sein de groupes d'appui réciproque, bénéficiant des conseils d'agentes de leur communauté ayant une formation en soins de santé mentale ainsi que de soins psychosociaux personnalisés et de visites à domicile. Grâce à l'écoute, au réconfort et à l'accompagnement, les femmes abandonnent peu à peu leurs craintes de parler de la violence qu'elles ont subie. Elles ont commencé à rassembler les bribes de leurs souvenirs et à comprendre le sens de la violence sexuelle dans les situations de guerre.
Elles se font à l'idée qu'elles ne sont pas responsables de cette terrible violence qu'on leur a infligé avec intention. Le viol était une stratégie, une arme de guerre. Comprendre le rôle de la violence dans le contexte de l'exploitation, du colonialisme, du racisme et de la logique patriarcale qui ont caractérisé l'histoire du Guatemala fait partie intégrante du processus de guérison.
Dans un pays où la vérité sur les événements s'étant déroulés durant la guerre est contestée et où de nombreuses choses sont encore passées sous silence, la force des mots ne peut être sous-estimée. Les survivantes apprennent à se servir de leur voix, de leurs mots, de leur langage pour comprendre ce qu'il leur est arrivé, en tant que femmes et membres de communautés autochtones. Elles expriment leur douleur, leur colère, leur culpabilité, leur peur et leur espoir. Elles réaffirment une dignité qui leur a été brutalement arrachée il y a des années.
Elles découvrent que la peine qu'elles ont connue ne leur a pas été infligée à elles seules mais à bien d'autres. Elles lient leurs expériences les unes aux autres, à leur communauté et à leur société au sens large. Elles se taillent, au sein de la société guatémaltèque, une place de citoyennes; elles savent que les torts qu'on leur a causés doivent être reconnus par tous les Guatémaltèques comme une injustice inacceptable.
Elles nous disent apprendre à sentir, penser et agir comme des personnes capables d'aider les autres. Désormais, elles ne sont plus seules, isolées, impuissantes. Elles constituent des réseaux de survivantes pour se faire entendre dans les débats nationaux sur la justice réparatrice. Sans pour autant oublier, renier ou refouler le passé, elles passent de victimes à agentes de leur histoire et de leur avenir, capables de parler en leur propre nom de leur douleur et de leur espérance.
Outre les donations de milliers de Canadiennes et de Canadiens, ce programme bénéficie d'un don de l'Unité de la paix et de la sécurité de l'Agence canadienne pour le développement international (ACDI).
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