Le sol sous nos pas

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VOLUME 25, NUMERO 2, MARS 2003

Il y a dix ans, Inter Pares aidait des Guatémaltèques réfugiées au Mexique à entreprendre le difficile voyage de retour chez elles dans les montagnes du Guatemala. Toujours avec notre soutien, c'est aujourd'hui à leur tour de partager leur expérience avec des Birmanes réfugiées en Thaïlande, des femmes qui s'accrochent à l'espoir de revoir leur terre, leur maison, leur lieu d'appartenance.

De manière paradoxale, l'exil, la vie de réfugiée et la perspective du retour ont à la fois transformé et raffermi l'identité de ces femmes, qu'elles soient Birmanes ou Guatémaltèques. Il est très important pour elles d'avoir l'occasion de partager leurs expériences afin de clarifier leurs visions d'avenir, leurs objectifs et leurs stratégies d'autodétermination. C'est une expérience d'échange et de soutien mutuel entre individus qui tentent de définir - et redéfinir - leur place dans le monde.

Notre lieu d'appartenance - le sol sous nos pas - est une entité à la fois physique et spirituelle, concrète et imaginaire, réelle et symbolique. Cette place que nous faisons nôtre et celle qu'on nous assigne caractérisent notre façon d'envisager le monde, sa transformation et la « place » que nous y occupons.

Cela va bien au-delà de la géographie. Même si on l'associe à un paysage, le lieu d'appartenance est un état d'âme et un état d'esprit tout autant qu'un lieu physique. Ce n'est pas seulement l'endroit où on se trouve, c'est la personne que l'on est et son mode de relation au monde. On peut garder son lieu d'appartenance malgré la distance, tout comme on peut en changer de manière radicale en restant au même endroit.

Depuis 150 ans, on constate malgré tout que les peuples les plus sédentaires sont devenus immigrants, dans le temps et dans l'espace. L'immense majorité des peuples et des collectivités se disperse de plus en plus en cercles concentriques selon la distance et les générations. Mais nous gardons tous un sentiment d'appartenance : nous sommes tous liés au lieu où nous vivons, à celui d'où nous venons et à celui où nous allons; ces passages, ces étapes de la vie, s'amalgament dans le coeur et dans l'esprit pour former une identité, notre identité et notre histoire. C'est ce sentiment personnel de l'espace, du temps et de l'appartenance, de la durée et de la permanence, qui constitue notre identité, la base de notre vie, le sol sous nos pas, ce qui nous permet d'affronter le monde et de l'accueillir.

L'appartenance comporte des avantages et des inconvénients. Elle est source de libération autant que de contraintes. Le lieu d'appartenance recèle invariablement les dangers dont il promet de nous garder, il nous nourrit et nous protège... en même temps qu'il nous limite et nous étouffe. C'est un élément intrinsèque de la société humaine, où qu'elle se trouve.

C'est pourquoi le fait de rompre avec son lieu d'appartenance constitue une expérience aussi transformatrice que dangereuse; cela implique de rompre avec les formes, la tradition et les relations de pouvoir établies - l'individu est plongé dans des situations nouvelles, avec leur gamme particulière d'exigences et de contraintes. L'expérience peut-être porteuse d'affirmation, comme d'aliénation. C'est ce qu'ont vécu les Guatémaltèques et les Birmanes évoquées plus tôt : elles ont d'abord connu la rupture, puis la transformation, pour faire maintenant l'expérience de la solidarité à l'échelle planétaire.

Même si le voyage n'est pas toujours aussi tragique et qu'il laisse des traces parfois moins douloureuses, nous sommes tous en quelque sorte des pèlerins - du latin peregrinus, une combinaison de « loin » et « sol natal », qui signifie « venu de loin, étranger, errant ». Le terme nous parle de courage et de quête, d'aventure et de transformation personnelle. Il reconnaît aussi que le voyage commence quelque part, et que ce lieu fait partie intégrante du voyage, qu'il n'est pas un simple port d'embarquement. Et le lieu où se termine le voyage est aussi notre lieu d'appartenance, relié pour toujours à celui d'où nous sommes partis, dans notre coeur, notre imaginaire, dans notre identité même.

Ce Bulletin examine l'expérience de ce type de pèlerins : des personnes qui ont dépassé les limites existantes, souvent en restant sur place, pour réinventer l'appartenance, la tradition et l'avenir lui-même, à leur propre façon.

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