Rompre le silence en quête de justice
Une affiche de CALDH se traduisant par: “Vérité, mémoire, Justice - Les droits de toutes les personnes”.
Entre 1960 et 1996, le Guatemala a été aux prises avec une brutale guerre civile qui a tué plus de 200 000 personnes. La guerre s’est terminée avec la signature des accords de paix aux termes desquels a été constituée la Commission de clarification historique des Nations unies, qui a passé deux ans à documenter les atrocités commises. Intitulé Guatemala : mémoire du silence, le rapport de la Commission tient l’État responsable de 93 % des crimes commis durant le conflit. La majorité des victimes étaient autochtones. Selon la Commission, cela constitue un génocide. Le rapport présente plusieurs recommandations, y compris que l’État offre des mesures de réparation économique aux victimes et cite en justice les responsables des crimes.
Le 25 février 2009 a marqué le 10e anniversaire de la parution du rapport. Plusieurs activités ont été organisées pour souligner cet anniversaire et vérifier les progrès réalisés depuis dix ans. Le constat est doux-amer. Malgré des avancées importantes sur le plan de la paix, il manque toujours l’essentiel : la justice. Les responsables de crimes de guerre sur le plan matériel et intellectuel, les personnes qui ont dressé les plans, donné ou exécuté les ordres, sont encore largement impunis et plusieurs ont conservé richesse et pouvoir.
Une illustration de cette douloureuse réalité est le moment où, lors d’un événement en l’honneur des victimes du conflit, le président du Guatemala a applaudi à la remise des plans militaires en rapport avec quatre massacres majeurs commis au début des années 1980. En 2008, après des années de batailles juridiques par les organisations de droits de la personne telles que le Centre d’action juridique pour les droits de la personne (CALDH), un homologue d’Inter Pares, le tribunal constitutionnel a ordonné de rendre publics les plans militaires secrets. Ces documents sont un élément de preuve important du procès pour génocide intenté contre l’ex-général Ríos Montt, le dictateur au pouvoir pendant les années du génocide, une cause menée par le CALDH.
Le jour où le président faisait ce discours, le ministre de la Défense n’a présenté que deux des quatre documents, alléguant que les deux autres avaient disparu. Cet incident est à l’image de la lutte pour la justice au Guatemala; une laborieuse série de victoires chèrement acquises en dépit d’obstacles apparemment insurmontables.
Mais ces victoires chèrement acquises font briller une lueur d’espoir. Les victimes du conflit se sont organisées pour contester l’impunité au Guatemala, préserver la mémoire collective du génocide et réclamer justice. L’une de ces organisations, l’Association pour la justice et la réconciliation (AJR), joue un rôle central dans les procès emblématiques comme celui du général Ríos Montt. Avec l’appui du CALDH, l’Association a fait entendre des témoins dans cette cause et d’autres portées devant la Cour interaméricaine et la Cour nationale espagnole. Ces victimes qui témoignent font preuve d’un courage inouï dans un contexte d’impunité où la guerre est un sujet tabou. Des intérêts puissants demandent aux victimes de passer l’éponge pour ne pas rouvrir de vieilles blessures qui n’ont pourtant jamais guéri. Quand les victimes rompent le silence, elles jouent leur sécurité et même leur vie. La bravoure des membres de l’AJR qui leur permet de raconter publiquement leur histoire est le fruit d’années de travail et d’appui aux victimes afin qu’elles s’organisent et acquièrent les compétences requises pour jouer un rôle capital dans la quête de justice.
L’aide offerte par le CALDH à l’AJR est un facteur déterminant du renforcement du mouvement des victimes au Guatemala. Le CALDH élabore des stratégies juridiques en consultation avec l’AJR afin que les processus judiciaires reflètent toujours les objectifs des victimes elles-mêmes et, par conséquent, qu’ils favorisent le processus de guérison affective. Le CALDH a aidé à mettre sur pied un bloc des femmes afin que les membres féminines de l’Association puissent parler de la violence sexospécifique qu’elles ont subie pendant la guerre et élaborer leurs demandes de justice dans le cadre du programme de l’organisation. Le CALDH appuie le travail de l’Association auprès des jeunes, les enfants des victimes, pour préserver le souvenir du génocide et de la lutte pour la justice. Avec le soutien d’Inter Pares, le CALDH et l’Association ont pu tirer des leçons de l’expérience d’autres pays latino-américains dans le domaine. Tout ce travail a aidé l’Association à devenir un acteur social reconnu et influent au Guatemala, en plus de donner aux victimes le courage de dénoncer ce qui leur est arrivé, confiantes en leur capacité d’affirmer leur droit à la justice.
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