L’espoir qui nous unit
Participants à l’échange régional sur les processus de vérité, justice et réparation devant la sculpture de pierre créée en mémoire des victimes du conflit armé au Pérou.
VOLUME 31, NUMÉRO 2, JUIN 2009
En juillet 2008, Nadia Faucher et Karen Cocq, membres de l’équipe d’Inter Pares, sont allées au Pérou pour participer à un échange régional sur les processus de vérité, justice et réparation (VJR) organisé par le principal homologue d’Inter Pares en Amérique latine, Project Counselling Service (PCS). Pendant une semaine, Nadia et Karen se sont jointes à un groupe de 35 personnes du Pérou, du Guatemala et de la Colombie qui ont partagé leur expérience avec des conflits armés et les stratégies des mouvements de victimes en vue d’obtenir réparation.
Les conflits armés au Pérou, au Guatemala et en Colombie ont changé la vie de centaines de milliers de personnes et celle de leur famille. Au Pérou, il y a eu plus de 69 000 morts ou disparitions entre 1980 et 2000. Pendant la même période, jusqu’à 600 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, pour la plupart, des autochtones des Andes de langue quechua. Au Guatemala, le conflit de 36 ans qui a pris fin en 1996 a fait plus de 200 000 morts ou disparitions, et jusqu’à deux millions de personnes déplacées à l’intérieur et à l’extérieur du pays, des autochtones pour la plupart. En Colombie, même si le conflit est moins intense et qu’il y a une tribune pour traiter de la réconciliation depuis la démobilisation de certains groupes paramilitaires, les leaders de mouvements sociaux et communautaires continuent de recevoir des menaces de mort et des populations civiles sont encore déplacées chaque jour.
Nous avons participé à cet échange à travers le programme régional de vérité, justice et réparation (VJR) mené conjointement par Inter Pares et PCS. La VJR fait référence aux politiques et programmes utilisés par les pays et sociétés émergeant d’un conflit armé pour compenser la population civile ayant subi des torts afin d’appuyer le travail de réconciliation et d’édification de la paix. Cela peut prendre plusieurs formes : rétablissement de la mémoire collective des violations grâce aux commissions de la vérité; accès aux tribunaux pour mettre fin à l’impunité dont jouissent les coupables des crimes; et série de mesures de réparation telles que l’accès à la santé, à l’éducation, aux titres de propriété et compensation monétaire. Le principal objectif de notre programme est d’offrir du mentorat aux victimes afin de les aider à réclamer de l’État justice et réparation selon leurs propres conditions.
Étalée sur une semaine, la rencontre comprenait deux volets : un séminaire et une visite d’organisations péruviennes sur le terrain. Les délégations des organisations de victimes des trois pays ont pu partager ce qu’elles ont vécu, s’informer des processus régionaux et nationaux en cours dans les autres pays et renforcer leur motivation pour continuer leur quête de justice et de réparation malgré l’hostilité du climat politique. Le séminaire et les visites intégraient discussions en sous-groupes, danse et dessin en vue de partager les expériences, les luttes et les stratégies pour défendre les droits et obtenir réparation. La délégation comprenait des membres de l’Association pour la justice et la réconciliation (AJR), qui réunit des victimes du Guatemala ayant survécu aux massacres survenus lors du conflit, ou qui y ont perdu des proches. Du Pérou seulement, il y avait douze organisations de victimes représentant : des familles déplacées à l’intérieur du pays, des femmes ciblées par la violence politique, des prisonnières et prisonniers politiques condamnés à tort, des personnes ayant survécu à la torture, et les familles de personnes disparues, torturées ou tuées. La délégation colombienne comprenait des membres du Mouvement des victimes de crimes commis par l’État (MOVICE), une coalition colombienne d’ONG et d’organismes de la base.
Lidia Flores du Pérou déposant une rose pour commémorer la disparition de son époux.
Les visites prévoyaient des moments pour commémorer et honorer la mémoire des victimes des conflits. Nous avons vécu des moments poignants lors de la visite au monument El Ojo que Llora (L’œil qui pleure). El Ojo que Llora est une sculpture de pierre créée en 2005 par l’artiste hollandaise Lika Mutal à la mémoire des victimes du conflit armé au Pérou. Elle représente Pachamama (la Terre mère) et porte en son centre une petite pierre en forme d’œil d’où s’écoule sans cesse de l’eau. La sculpture est entourée d’un labyrinthe de 32 000 pierres, portant chacune le nom, l’âge et l’année de la mort ou de la disparition d’une victime citée dans le rapport de la Commission vérité et réconciliation. Le groupe a été très ému quand Lidia Flores, l’une des participantes, a déposé une rose sur la pierre de son mari pour marquer l’anniversaire de sa disparition.
El Ojo que Llora a été vandalisée par des partisans de l’ex-président Fujimori en septembre 2007, quand on a annoncé son extradition au Pérou à l’occasion de son procès pour violation des droits de la personne. Ils ont lancé de la peinture orange, la couleur du parti de Fujimori, sur la sculpture et broyé des pierres. L’incident témoigne des obstacles qui entravent la justice et la réparation au Pérou, au Guatemala et en Colombie. Les personnes survivantes subissent l’intolérance et la résistance des groupes qui aimeraient mieux oublier ce qui est arrivé.
Nous avons aussi souligné le 26e anniversaire du massacre de Plan de Sánchez. Le 18 juillet 1982, les forces de sécurité du Guatemala ont encerclé la communauté de Plan de Sánchez et assassiné 268 personnes. Vingt personnes seulement ont survécu à ce massacre brutal, dont Benjamin Gerónimo, un fondateur de l’AJR qui en assume actuellement la présidence. Le Centre d’action juridique pour les droits de la personne (CALDH) a porté la cause du massacre de Plan de Sánchez devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme, qui a décidé à l’unanimité que l’État guatémaltèque devait d’importantes réparations économiques et morales aux victimes, y compris demander publiquement pardon aux personnes ayant survécu au massacre pour les crimes commis à leur endroit. Le travail réalisé par l’AJR au fil des ans et le soutien qu’elle a reçu du CALDH en ont fait une organisation assurée, une voix respectée et influente dans la lutte pour la justice au Guatemala.
Nous avons aussi visité l’association des familles déplacées des régions de Pisco et Ica, où 50 000 à 150 000 personnes ont trouvé refuge, fuyant la violence qui ravageait d’autres parties du pays. Elles ont formé une association de familles déplacées pour combattre la discrimination et le niveau élevé de pauvreté dans leur nouveau lieu de résidence. Après le séisme de août 2007, l’association a aidé ses membres à obtenir les titres de propriété des terres où ils vivaient afin d’avoir droit aux fonds du gouvernement pour reconstruire leur maison.
Pendant l’échange, nous avons constaté à quel point le mentorat et l’appui de PCS et d’Inter Pares ont aidé les organisations de victimes à établir leur autonomie et leur identité politique en tant qu’agents du changement à l’échelle nationale et internationale. Nous avons entendu plusieurs exemples de la reconnaissance obtenue par les organisations de victimes : les parlementaires ont consulté l’Association péruvienne des femmes touchées par le conflit armé; la Commission interaméricaine des droits de l’homme a accordé une audience à l’Association des personnes innocentes emprisonnées et libérées; le témoignage public de l’AJR a obtenu un statut officiel lors d’un procès pour génocide au Guatemala.
Les mouvements de victimes des trois délégations puisent maintenant des forces dans l’expérience et la solidarité nées de ce voyage ainsi que dans les récits échangés et les liens forgés. L’échange a créé de nouvelles amitiés et de nouvelles alliances dans la lutte pour la justice, alors que chacune et chacun des participants poursuit sa difficile quête de vérité, de justice et de réparation dans son propre pays.
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