Poursuivre la vision de Tommy Douglas

Lorsque Tommy Douglas a conçu le régime universel de soins de santé pour la population canadienne, il ne pouvait probablement pas imaginer la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Les choses se sont précisées en cet après-midi d’octobre à la Bibliothèque publique d’Ottawa où la Coalition canadienne de la santé (CCS), homologue d’Inter Pares, tenait audience. Des Canadiennes et Canadiens de tous horizons parlaient des coûts prohibitifs des médicaments : un patient diagnostiqué du sida qui doit débourser deux mille dollars par mois pour ses médicaments; une travailleuse qui ne peut conserver la garde de son fils handicapé sous peine de perdre l’allocation d’invalidité et l’accès aux médicaments; un homme à la retraite atteint du cancer qui ne bénéficie plus de l’assurance-médicaments de son employeur. Autant de drames qui illustrent bien les difficultés financières auxquelles font face les gens qui doivent couvrir leurs propres dépenses en matière de santé.
Il se trouve que le Canada compte parmi les quelques pays du Nord à ne s’être pas doté d’un régime national d’assurance-médicaments. Plaidoyer en faveur de l’adoption d’un tel plan, la campagne de la CCS intitulée « En obtenir plus à meilleur compte » attire l’attention sur les injustices dont souffre la population tout en démontrant la faisabilité d’un régime national d’assurance-médicaments abordable garantissant des médicaments sûrs et accessibles pour toutes et tous.
Notre système de santé crée une distinction entre les soins de santé et l’accès aux produits pharmaceutiques. Face à cette situation, la CCS a entrepris une série de consultations publiques dans tout le pays pour recueillir les témoignages de la population en vue d’infléchir la politique actuelle. En mettant toute la lumière sur les difficultés que rencontrent des milliers de personnes, la CCS met en exergue une question qui reste souvent en marge de la polémique sur le régime de soins de santé à deux vitesses, la pénurie de médecins ou les attentes indues. La campagne pour l’assurance-médicaments vise donc à aligner l’accès aux médicaments sur le régime universel de soins de santé, c’est-à-dire à privilégier les besoins sociaux sur le profit.
Bien que certaines provinces aient adopté des normes en matière d’assurance-médicaments, il existe, à l’échelle nationale, d’importantes disparités qui ne font qu’exacerber les inégalités économiques. Globalement, les dépenses pharmaceutiques se sont accrues de manière inquiétante, dépassant les 24 milliards de dollars en 2005. Cette augmentation foudroyante est la conséquence de l’accroissement du prix des médicaments par les entreprises pharmaceutiques qui, profitant de l’absence quasi-totale de réglementation, fixent les prix à leur guise. En l’absence de règles strictes, les médicaments continueront d’être vendus comme de vulgaires objets de consommation permettant la réalisation de marges bénéficiaires importantes pour le seul profit des actionnaires. C’est pourquoi au Canada, on paie plus cher qu’ailleurs pour les mêmes médicaments. Ils seraient bien plus abordables si l’État acceptait de négocier des tarifs de gros avec les sociétés pharmaceutiques comme c’est le cas en Nouvelle-Zélande. On réduirait ainsi le coût des médications tout en veillant à ce que les personnes malades ne soient pas exploitées.
La santé n’est pas un bien et ne saurait être traitée comme tel. Inter Pares et ses homologues sont convaincus que l’accès à des soins abordables fait partie des droits de chaque personne. En dépit de la triste réalité qu’illustraient les discussions cet après-midi-là à Ottawa, l’optimisme était au rendez-vous. S’inscrivant dans la vision de Tommy Douglas, la campagne pour l’assurance-médicaments représente l’espoir d’un accès universel, sûr et abordable.
Lorsque ressources riment avec santé
Depuis le milieu des années 1990, Likhaan, une organisation philippine qui s’intéresse à la santé des femmes et aux droits de la personne, travaille avec des groupes communautaires dans les quartiers les plus défavorisés de Manille. Elle a créé des cliniques et formé des soignantes qui offrent à leur communauté des soins de santé plus que nécessaires, preuve s’il en est que les services de santé peuvent être à la fois abordables et de qualité.
Cependant, la santé ne dépend pas que de l’accès aux soins. Comme le dit si bien une femme, « à la clinique, on va me soigner mais lorsque je rentre chez moi, dans une maison inondée et sans toilettes, je retombe malade ». Dans l’équation santé, il faut aussi tenir compte de facteurs sociaux tels que le logement, la solidité du réseau social, la possibilité de prendre des décisions sur sa propre vie ainsi que des politiques d’allocation des budgets aux services de soins de santé, d’adduction d’eau, d’assainissement et aux infrastructures.
Au cours des dernières années, les intervenantes communautaires formées par Likhaan à Manille ont entrepris des activités de sensibilisation autour des déterminants sociaux de la santé. Pour mieux se faire entendre, plusieurs groupes communautaires de femmes et de jeunes ont constitué, avec l’assistance de Likhaan, la fédération PiLaKK (Femmes et jeunes unis). Forte de onze organisations, la fédération a mis au point des stratégies d’action collective au niveau des barangay, c’est-à-dire des quartiers.
Aux Philippines, de nombreuses prestations dont les services de santé ont été décentralisées jusqu’à l’échelon des barangay. Chaque barangay doit d’abord se battre pour obtenir une part du budget municipal avant que ses élus ne puissent répartir les fonds sur les services qu’ils jugent importants. En novembre dernier, après discussion au sein de PiLaKK, des femmes et des jeunes leaders communautaires ont décidé de prendre part aux élections des barangay pour la première fois. Ils ont préconisé l’adoption d’un processus budgétaire plus participatif et des programmes mieux adaptés aux besoins de la population. Lina Bacalando, une participante de longue date au programme de santé de Likhaan, a été élue conseillère de barangay.
Afin de pouvoir plaider en faveur des subventions pour les services qu’ils jugent essentiels, les membres de PiLaKK ont demandé à Likhaan de leur dispenser une formation sur la planification budgétaire et de leur expliquer la provenance des fonds publics, les politiques d’allocation des ressources, les moyens de les infléchir et la mise en oeuvre des principes de transparence dans les procédures budgétaires locales.
Pour réaliser la justice économique, il est essentiel que les sociétés établissent collectivement leurs priorités puis collaborent à leur financement de manière équitable. Bien que les problématiques liées à la santé des femmes et aux droits de la personne restent au coeur des activités de Likhaan, son parcours l’a conduite à aider les communautés défavorisées à prendre part aux décisions sur l’allocation des ressources publiques. Inter Pares, pour sa part, est tout à fait honorée d’accompagner Likhaan dans son évolution.
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