Son histoire : entrevue avec Neimat Kuku Mohamed
Cliquer ici pour voir et entendre des extraits de l'entrevue avec Neimat Kuku Mohamed (disponible seulement en anglais).
Coordonnatrice de la recherche au Gender Centre, Neimat Kuku Mohamed est aussi l'une des six fondatrices du centre. Elle raconte à Caroline Boudreau son expérience de militante pour le changement social au Soudan.
Neimat, vous avez toujours été fière de vous présenter comme une militante. Qu'est-ce qui vous a inspiré un tel engagement à l'égard des enjeux communautaires?
Quand j'ai commencé l'université, l'engagement envers la démocratie et les droits de la personne faisait déjà partie intégrante de ma vie. J'étais assez indépendante et j'ai décidé de partir seule pour étudier à la faculté d'agriculture de l'Université Zagazig, située en milieu rural dans l'est de l'Égypte. C'est là que j'ai travaillé avec des petits agriculteurs et agricultrices et que j'ai appris à connaître leurs difficultés quotidiennes.
À mon retour au Soudan en 1981, je suis tout de suite devenue membre de la SWU (Union des femmes soudanaises) et de l'ATU (Syndicat agricole). C'était au début des programmes d'ajustement structurel imposés par la Banque mondiale au Soudan, qui affectaient tous les aspects de la société soudanaise, des politiques en éducation jusqu'à l'agriculture à petite échelle.
À ce moment-là, je travaillais pour l'agence gouvernementale d'agriculture. J'ai senti le besoin de comprendre l'état de la situation, notamment pour les agricultrices. Quand j'ai demandé à mon patron de m'autoriser à faire des visites en milieu rural, il était renversé qu'une femme songe à cela. Après l'avoir convaincu, je suis allée à el-Gadarif et une des choses qui m'a le plus frappée, c'est que les agricultrices n'avaient pas le droit de posséder des terres.
Dans mon travail, j'ai souligné l'importance des enjeux féminins, tout en continuant de participer activement à la SWU et à l'ATU. Après le coup militaire en 1989, quand le régime intégriste actuel a pris le pouvoir, on a dissous plusieurs syndicats, dont la SWU, et plusieurs de leurs membres ont perdu leur emploi au sein du gouvernement. Ce fut mon cas. Ils ne pouvaient pas me congédier pour la simple raison que j'étais membre de la SWU, alors ils ont cherché un prétexte. On m'a demandé de signer une note de service m'obligeant à porter « une tenue musulmane » - autrement dit, un voile. J'ai refusé. C'est donc le motif officiel de mon congédiement.
En 1997, je faisais partie d'un groupe de six militantes soudanaises qui ont eu l'idée de créer le Gender Centre for Research and Training, fondé sur l'action proactive dans le but d'aider les gens - les femmes comme les hommes - à soulever des questions essentielles sur les droits des femmes et l'égalité des sexes. Nous ne voulions pas simplement faire de la recherche ou de la formation. Pour nous, il était primordial que ces activités soient enracinées dans les expériences des femmes et que les celles-ci commencent à s'organiser pour défendre leurs intérêts.
De quelle façon les Soudanaises sont-elles organisées aujourd'hui?
Il y a eu un changement radical au cours des vingt dernières années : les femmes ont commencé à s'organiser sans la plateforme traditionnelle de la SWU. On assiste aujourd'hui à l'émergence d'un mouvement de femmes pluraliste au Soudan. Issues de toutes les couches de la société - camps de personnes déplacées, secteur informel, monde rural - des femmes se rassemblent pour faire entendre leur voix. La culture politique du respect des droits de la personne s'enracine chez les femmes de milieux et d'intérêts divers. L'un des défis actuels à relever, c'est d'enrichir cette diversité et la renforcer.
Au cours des dix dernières années, comment le Gender Centre a-t-il travaillé à faire changer les choses?
Nous avons toujours travaillé à plusieurs niveaux, avec divers groupes : des femmes dans les camps aux décideurs politiques à Khartoum, en passant par les juristes qui réclament des amendements constitutionnels favorables aux femmes et les leaders communautaires.
Depuis dix ans, le Gender Centre contribue à l'essor d'une culture du dialogue entre la société civile et l'État. Nous aidons les acteurs de la société civile à découvrir qu'ils peuvent changer les politiques et créer des liens constructifs entre les individus, l'État et ses institutions, en recourant à des instruments juridiques tels que la Déclaration des droits et la Constitution nationale, qui comportent un cadre des droits de la personne assez progressiste. Les femmes du secteur informel ont ainsi invoqué la Constitution pour contester le décret du wali, qui les empêchait de travailler dans les lieux publics.
Compte tenu de toutes les transitions vécues par le Soudan sur le plan social et politique, comment envisagez-vous l'avenir pour les jeunes femmes et les jeunes hommes d'ici?
Nos jeunes ont perdu toute confiance envers les vieilles institutions politiques, celles de l'État comme celles de la société civile. Ils ne se reconnaissent pas dans les gouvernants intégristes au pouvoir, et ils ne se sentent pas plus représentés par les groupes traditionnels comme la SWU ou même plusieurs ONG soudanaises.
Depuis la signature de l'Accord de paix entre le Nord et le Sud-Soudan, on voit beaucoup d'activité sur les campus - les jeunes parlent de paix, de droits de la personne et même de sexualité. Je pense que notre génération doit rester ouverte aux nouvelles formes de militantisme. Ce n'est plus seulement par des conférences ou des forums que l'on contribue au débat social. Les jeunes utilisent la musique, l'Internet et les téléphones cellulaires pour s'organiser. Ils trouvent leurs propres solutions et leurs propres réponses parce que la société les a déçus. Il faut s'adapter à ces nouvelles façons de mobiliser les gens et partager nos luttes.
Veuillez cliquer ici pour voir et entendre des extraits de l'entrevue avec Neimat Kuku Mohamed du Gender Centre for Research and Training où elle parle de son expérience militante au Soudan (en anglais seulement).
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