En quête d'appartenance
Des Afro-Colombiens sur la rivière Atrato en Colombie.
VOLUME 28, NUMÉRO 2, JUIN 2006
« Auparavant, les autobus partaient une fois par mois », nous raconte Margarita dans la chaleur suffocante d'Ocosingo, au sud de l'État mexicain du Chiapas. « Maintenant, ils partent une fois par semaine ».
Nous discutons du nombre croissant de personnes qui quittent leur chez soi pour aller vers le nord en quête d'une vie meilleure et plus sûre ainsi que des raisons d'une telle migration.
Depuis plus d'une décennie, un conflit armé de basse intensité, sans perspective de règlement pacifique, oppose, dans le Chiapas, l'armée mexicaine aux rebelles zapatistes. La présence militaire continue se fait lourdement sentir; les groupes locaux avec qui Inter Pares collabore rapportent des violations constantes des droits de la personne. Le Chiapas est aussi une région riche en ressources naturelles où on retrouve la présence croissante d'entreprises transnationales, avides de ses ressources hydriques, gazières et minérales. Plusieurs personnes sont forcées de quitter leur maison pour laisser le champ libre aux projets hydroélectriques et miniers. Pour bien d'autres, l'économie locale n'est plus capable d'assurer leur subsistance. Dans le Chiapas, comme dans d'autres régions du Sud mondialisé, les migrations sont causées par des facteurs politiques et économiques inextricablement mêlés; les choix de la population en sont d'autant réduits. « Bientôt, toute forme de migration sera une migration forcée », commente un de nos collègues peu avant notre départ.
La migration vers le nord est un périple rempli de dangers. De nombreuses personnes ont trouvé la mort en sautant de trains en marche pour éviter les barrages de la police et de l'armée. Les femmes sont sujettes au harcèlement et aux abus sexuels. Pour les milliers de personnes qui survivent au voyage, leur histoire ne s'améliore pas pour autant. Au Canada et aux États-Unis, elles travaillent plus qu'à leur tour dans la construction, les usines et le secteur des services; on les embauche pour cueillir fruits et légumes, pour s'occuper des enfants des autres ou faire le ménage dans des maisons qu'elles n'auront jamais les moyens de posséder; ne bénéficiant que de peu de protection et d'aucun avantage dont jouissent les citoyens et les citoyennes. Comme le dit un ami mexicain, « les personnes migrantes seront les éternels travailleurs jetables ».
Si la majeure partie de la population mondiale en mouvement se trouve dans les pays les plus pauvres du Sud, de nombreux habitants des pays du Nord vivent dans la hantise de voir déferler des « hordes » d'individus qui voudraient, soi-disant, s'installer chez eux. Ce climat de peur s'est aggravé avec le durcissement des mesures de sécurité à l'échelle mondiale. Celles et ceux qui se déplacent sont parfois perçus comme une menace, une « personne migrante » parfois assimilée à un « terroriste ».
Les politiques migratoires tracent la frontière entre « nous » et « les autres » et nous révèlent qui nous sommes en tant que nations. Nous sommes définis par notre traitement réservé aux non-citoyens et par la mesure dans laquelle la protection des droits de certains et certaines porte atteinte à ceux des autres. Il ne peut y avoir de sécurité pour quelques personnes sans sécurité pour tous et toutes. Il faut revendiquer les mêmes normes de droit et le respect de la dignité de chaque personne, quelle que soit son origine ou la raison pour laquelle elle a choisi l'exil. Cela s'applique aussi à tous ceux et celles qui vivent à l'intérieur de nos frontières, sans distinction de statut ni de catégorie.
Les personnes que nous rencontrons au Chiapas, en Colombie ou le long des frontières de la Birmanie ont été contraintes de quitter les lieux auxquels elles appartiennent et ne peuvent en aucun cas être réduites à une catégorie: personne migrante, réfugiée, déplacée. Ce sont des personnes à part entière. Des personnes avec leurs rêves et leurs aspirations; des personnes qui peuvent être utiles là où elles ont élu domicile et à ceux et celles qu'elles ont laissés derrière. Établir et maintenir une communauté durable est partie intégrante du processus migratoire. Lorsque des personnes se déplacent, elles ne sont pas seules; elles suivent les chemins tracés par d'autres qui les ont précédées tout en gardant contact avec ceux et celles qu'elles ont quittés. La migration est une question de rapports à travers les frontières; c'est aussi une quête d'appartenance et un désir de recréer ce qui a été perdu en chemin.
Dans ce Bulletin, nous soulignons les gestes d'appui à ceux et celles qui luttent pour reconstruire leur vie et leur communauté à travers les frontières.
Page précédente | Page suivante
| Révisé le 25 septembre 2006 | Politique de publication | |


