Les économies démocratiques : Sauvegarder et préserver

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VOLUME 27, NUMERO 2, JUIN 2005

C'est avec passion et clarté que Lucia expliquait comment l'économie du progrès avait balayé les moyens de subsistance de sa famille qui vivait au pied des montagnes avant de les rejeter dans un bidonville de Guatemala city.

« Nous avons toujours été pauvres », racontait-elle. « Mais jamais nous n'avions été dépourvus de moyens ni dépendants des autres sauf de notre famille et de notre communauté avec lesquelles nous partagions nos ressources. Aujourd'hui, nous n'avons plus rien, nos familles sont dispersées dans tout le pays et nos communautés ont disparu ».

Lorsque Lucia était jeune, la terre où elle vivait était en grande partie propriété communale. On utilisait des parcelles qui appartenaient aux ménages depuis toujours pour y faire pousser des cultures vivrières et on vendait ou troquait les excédents pour acquérir des biens nécessaires. La communauté s'était organisée en une économie locale qui lui assurait sa subsistance. On arrondissait les revenus grâce au travail saisonnier dans les grandes propriétés voisines ou encore dans les plantations côtières. L'argent circulait pendant longtemps au sein de la communauté.

La dislocation du tissu familial et communautaire a commencé avec les promesses de réforme agraire et la promotion des cultures de rapport. L'État a dû céder à la pression des bailleurs de fonds qui en faisait une condition préalable au rééchelonnement de la dette. On a commencé par privatiser les terres communales et octroyer des titres de propriété. Pour cela, il a fallu morceler les terres communales dont on a remis les titres de propriété des diverses parcelles aux hommes, chefs de famille. On avait d'abord pensé que cette réforme était positive dans la mesure où elle permettait de faire valoir un titre de propriété dans un monde où possession et argent font loi. Mais, rapidement, les nouveaux propriétaires ont été encouragés à hypothéquer leurs terres pour obtenir les crédits nécessaires à l'achat de semences et autres intrants agricoles. C'était seulement ainsi qu'ils pouvaient se tourner vers de nouvelles formes de cultures destinées aux exportateurs de produits de base vers les pays du Nord. Au nombre des premières cultures de rapport, figuraient l'ajonjolí (sésame) et les piments miniatures.

Ainsi donc, les familles de paysans avaient acquis des terres, généralement seulement une partie de celles auxquelles elles avaient toujours eu accès, en plus d'une dette. Comme les banques refusaient souvent d'ouvrir des crédits à de pauvres agriculteurs, ce sont donc les sociétés d'exportation qui se sont chargées de fournir une avance sur la vente des récoltes sous forme de semences et d'intrants chimiques. Comme la plupart des paysans se faisaient concurrence pour la production des mêmes cultures de rechange, le prix des récoltes a chuté tandis que le coût des intrants augmentait. Bientôt, les coûts sont devenus supérieurs aux recettes, aggravant l'endettement des paysans. Ils ont été contraints de vendre leurs terres ou de les céder aux créanciers. Peu à peu, elles ont été regroupées dans de vastes entreprises agro-alimentaires. Même les exploitations familiales les plus saines ne pouvaient plus soutenir la concurrence. En moins d'une génération, l'économie locale a été anéantie. Déjà, les jeunes étaient partis vers les villes en quête de travail; ils ont été suivis, un peu plus tard, par des familles entières qui avaient tout perdu.

L'histoire de Lucia n'est pas unique. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres de la disparition des économies locales et des exploitations familiales aux cultures diversifiées au profit de l'industrie agro-alimentaire et de la monoculture au service des marchés internationaux. Les structures locales et communales n'ont pas résisté face aux impératifs de la productivité industrielle et des économies d'échelle. L'histoire de Lucia n'est qu'une variation de plus sur un thème bien connu en Amérique latine et dans le reste du monde.

Certes, on pourrait penser que ce processus est tout aussi naturel qu'inévitable et qu'il sert un intérêt supérieur; mais en réalité, il détruit des vies, défigure des paysages et mine des écologies sociales. La majorité des déplacés, des gens comme Lucia et sa famille, sont arrachés de chez eux par une notion de « progrès » qui leur est imposée de l'extérieur. Pourtant, rien ne justifie que la transformation des campagnes ne puisse se réaliser par et pour les petits exploitants agricoles et les communautés traditionnelles ou que l'urbanisation doive nécessairement exclure des millions qui n'auraient droit ni à la chance ni à la dignité. La vie des pauvres peut s'améliorer de manière substantielle lorsqu'ils sont directement impliqués comme agents économiques ou quand les politiques économiques s'intéressent aux êtres dans leur globalité, incluant : l'accès à la santé, à l'éducation, aux moyens de subsistance, aux infrastructures sociales et matérielles, incluant des services publics tels que les routes, l'eau et l'électricité.

Toute activité sociale, y compris l'économie de société, dépend d'ensembles complexes d'actions et de dynamiques. C'est pourquoi Inter Pares défend l'idée de « l'économie démocratique » qui prône l'adoption de modèles d'économies d'inclusion axées sur la vie de tous les citoyens et gérées par ces derniers pour leur intérêt. Ce Bulletin raconte les histoires de gens qui, ensemble, s'attellent à reprendre en main les rênes de leur vie, de leurs économies et de leur avenir.

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Bulletin - Juin 2005

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