Sortir de l'ombre : Bâtir des communautés en Asie
VOLUME 26, NUMERO 3, JUIN 2004
Putrajaya, la capitale administrative que les autorités malaisiennes érigent à proximité de Kuala Lumpur, présente une architecte extraordinaire, mi-islamique mi-occidentale. Conçue comme une « ville-jardin intelligente », Putrajaya est dotée d'espaces verts, d'un lac artificiel, de sentiers de randonnée et de pistes cyclables.
Des câbles de fibre optique tendus sous la chaussée octroient un accès Internet haute vitesse aux résident(e)s. Il est aussi prévu que la ville soit équipée d'un réseau de transport ultramoderne, de complexes culturels et sportifs et d'un hôpital dernier cri. Mais derrière cette infrastructure sophistiquée se cache une sombre réalité.
L'automne dernier, nous nous sommes rendus à Putrajaya pour y rencontrer des réfugiés birmans qui travaillent illégalement en Malaisie. Le taxi a dépassé une banlieue neuve toute de maisons identiques recouvertes de stuc rose qui attendent l'arrivée des fonctionnaires. Il nous a laissés en lisière de la zone résidentielle et nous nous sommes engagés dans le ravin qui traverse la colline. Celui-ci s'est vite transformé en une jungle, dense, humide et infestée de moustiques. Après avoir marché plus d'un kilomètre le long d'un sentier boueux, nous avons aperçu de petites plates-formes de bambou recouvertes de plastique : c'est là que vivent les quelque 400 ouvriers qui construisent la nouvelle cité.
Nous avons été accueillis par quelques hommes qui nous ont ensuite guidés plus profondément dans la jungle. En chemin, nous avons franchi un cours d'eau où certains s'affairaient à la lessive. Tout à coup, au seul endroit où le ravin s'aplanit, a surgi une église rudimentaire, mais complète néanmoins, avec son autel et sa croix, bâtie avec des tiges de bambou et recouverte d'un toit de plastique.
Près de soixante-dix hommes nous y ont rejoints; nous nous sommes installés pour entendre leur histoire. Tous sont des réfugiés de l'État de Chin en Birmanie. Certains ont fui par peur de se faire arrêter pour leur opposition à la junte militaire au pouvoir et d'autres en raison de l'effondrement de l'économie nationale. Ils sont tous en situation irrégulière. Les autorités malaisiennes ne considèrent pas les 20 000 Birmans sur leur territoire comme des réfugiés mais plutôt comme des immigrants illégaux qu'elles traitent comme des criminels.
Certains croupissent dans ce ravin perdu au fond de la jungle depuis une dizaine d'années, travaillant sur les chantiers pour un salaire de misère. Ce sont des illégaux qui vivent dans l'ombre et dans la crainte constante d'être arrêtés puis déportés. Régulièrement, la police montée effectue des descentes. Les réfugiés s'enfuient; leurs huttes sont brûlées. Une fois le danger écarté, ils reviennent et reconstruisent leurs habitations. La moitié d'entre eux a été arrêtée et déportée; mais ils sont revenus, n'ayant nulle part où aller. Certains ont revendiqué le statut de réfugié auprès du bureau des Nations unies à Kuala Lumpur. Mais, là encore, ce n'est pas gagné : la surveillance policière y est étroite pour arrêter ceux qui tenteraient d'y entrer.
À la fin de la discussion, nous avons remercié les réfugiés d'avoir partagé leurs histoires avec nous. C'est alors qu'un vieil homme s'est levé en pleurant. Il disait être profondément ému de voir que des personnes venues de si loin s'intéressaient suffisamment à leur sort pour leur rendre visite dans la jungle. Nous leur avons dit qu'ils n'étaient pas seuls et qu'aucun être humain n'était illégal ni anonyme. Tous les réfugiés se sont approchés pour nous serrer la main.
Le contraste entre la nouvelle cité rutilante et la vie de ceux qui l'édifient est frappant. Cependant, comme bien d'autres ailleurs, ces ouvriers ont su créer une communauté solidaire. La petite église de la jungle est un lieu de prière et de rencontre. Lorsque de nouveaux réfugiés arrivent, on leur offre un toit et de la nourriture. Ce sont encore les réfugiés qui ont créé un centre à Kuala Lumpur pour assurer une liaison avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et mobiliser le soutien des églises et des organisations de défense des droits de la personne de Malaisie.
Notre expérience a montré qu'au coeur de la répression la plus noire, les gens se joignent à leurs compatriotes d'infortune et établissent des relations de soutien et de solidarité. Inter Pares appuie les efforts d'hommes et de femmes qui, sur tout le continent asiatique, tentent de construire des communautés, de s'organiser en tant que réfugié(e)s, paysan(e)s, cultivateurs ou chômeurs, afin de se protéger et de défendre leurs intérêts. Ce Bulletin illustre quelques exemples d'initiatives pour bâtir des communautés en Asie.
Page précédente | Page suivante
| Révisé le 1 juin 2004 | Politique de publication | |


