Récits personnels : Regards sur la Colombie

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Caqueza, Colombie.

VOLUME 29, NUMÉRO 1, FÉVRIER 2007

Au cours des quatre dernières décennies, la Colombie a été prise dans la tourmente d'un horrible conflit qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes et contraint des millions d'autres à fuir leur maison en quête d'une sécurité relative dans les taudis urbains. Depuis plus de douze ans, avec ses collègues de Project Counselling Service (PCS), Inter Pares a aidé les personnes déplacées à s'organiser, à s'enquérir sur leurs droits et à renforcer leurs capacités de négociation auprès des pouvoirs publics pour améliorer leur sort à long terme. En Colombie, un autochtone a huit fois plus de chances d'être victime d'éviction ou de violations des droits de la personne qu'un non-autochtone; ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les terres dont les autochtones sont chassés regorgent de ressources naturelles.

Pour sensibiliser la population colombienne et la communauté internationale aux violations constantes des droits de la personne, l'Organisation autochtone nationale de Colombie (ONIC), a organisé une mission de vérification internationale. Des délégués du Canada, d'Europe, d'Amérique latine, de Colombie et des Nations Unies ont été invités à venir juger par eux-mêmes la crise à laquelle sont confrontés les autochtones de Colombie et à consigner leur témoignage. Inter Pares a invité l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) à prendre part à cette mission dans le but d'établir des relations durables entre des peuples autochtones du Canada et de Colombie.

David Bruer, membre de l'équipe d'Inter Pares et Beverley Jacobs, présidente de l'AFAC, y ont participé en tant qu'observateurs. Ils se sont rendus dans le département d'Arauca dans le nord-est du pays pour écouter les témoignages des U'wa dont le territoire recèle les plus grosses réserves pétrolières du pays. Voici un extrait du carnet de voyage de David.

La camionnette soulève une épaisse poussière tandis que nous sommes secoués par les cahots sur la route qui mène jusqu'à la petite communauté autochtone de Playas de Bojabá. Nous sommes dix à l'arrière de la camionnette, y compris Beverley qui, tout comme moi, prétend s'amuser du trajet cahoteux. Depuis son siège, à l'avant du véhicule, Victoria, membre de l'ONIC, sourit et nous rassure : c'est une très bonne route pour la région d'Arauca.

Traversant les champs de pétrole, nous devons fréquemment nous arrêter aux points de fouille de l'armée où les soldats examinent nos papiers. Pour nous, ce n'est qu'une formalité, contrairement aux nombreuses personnes autochtones qui sont détenues voire amenées à la base militaire où elles sont torturées ou accusées d'appartenir à la guérilla.

Lorsque notre délégation arrive enfin à Playas de Bojabá, les chefs de la communauté nous invitent à l'école où les U'wa nous attendent pour nous décrire les effets du conflit résultant de la présence d'une entreprise pétrolière sur leurs terres. Partagés entre colère et tristesse, nous écoutons une personne puis une autre nous dire que cette guerre n'est pas celle des U'wa et qu'elles veulent juste qu'on les laisse vivre tranquillement sur les terres qu'elles occupent depuis des millénaires. Certaines parlent des membres de la guérilla venus les « éduquer » puis enrôler de force les plus jeunes dans leurs rangs. D'autres décrivent la mort brutale aux mains des paramilitaires de deux jeunes allés à la cueillette des fruits. « On dit qu'ils ont rendu les armes », s'exclame un homme, faisant allusion au processus de paix lancé entre l'État et les paramilitaires. « Mais, ici, nous savons qui ils sont et ils continuent d'agir de la même manière ».

Au cours de notre séjour à Arauca, nous avons rendu visite à plusieurs communautés autochtones. « Nous savons que vous ne pouvez faire cesser la guerre », nous dit un homme. « Mais, vous serez témoins de nos histoires. Vous les direz à d'autres et lorsqu'il y aura assez de gens au courant, peut-être feront-ils quelque chose ».

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David Bruer, inter Pares, Beverley Jacobs de l'association des femmes autochtones du Canada et Victoria Neuta, membre de l'organisation autochtone nationale de Colombie.

De retour à Bogotá dans le vacarme et l'agitation de la ville, c'est comme si un monde nous sépare de tout ce que nous avons vu et entendu. À l'étape suivante de notre voyage, nous avons participé au Forum des femmes autochtones : plus de quarante femmes ont afflué des quatre coins du pays pour raconter leurs histoires et parler de leur expérience de l'exode et de la vie au milieu d'un conflit. Ce Forum est le fruit d'efforts que nous avions menés Beverley et moi auprès de Victoria, dans les mois précédant la mission, pour faire entendre les voix des femmes autochtones.

Au Forum, Beverley a relaté son expérience personnelle de la violence au sein des familles et des communautés autochtones au Canada. Pour y faire face, elle est devenue avocate et présidente d'une organisation nationale de femmes autochtones. Avec passion, elle décrit la violence à laquelle sont confrontées les femmes autochtones au Canada, présente la situation des femmes contraintes de se prostituer ou encore le nombre horrifiant de femmes violées et tuées sans que ces crimes soient résolus. Beverley dit la douloureuse vérité sur la vie des femmes autochtones du Canada mais elle parle aussi des nombreuses personnes qui veulent changer les choses. En collaboration avec Amnistie Internationale, l'AFAC a publié un rapport intitulé « On a volé la vie de nos soeurs » pour attirer l'attention de la population¹. Quant à la campagne « Soeurs d'esprit » de l'AFAC, son objectif est de sensibiliser les Canadiennes et les Canadiens à la violence faite aux femmes autochtones et de proposer des solutions pour remédier à la situation. Les femmes colombiennes ont été surprises d'apprendre que les autochtones du Canada sont confrontées à des problèmes semblables aux leurs; dans leur action, elles ont trouvé une source d'inspiration.

Le récit de Beverley a déclenché un torrent d'histoires et un élan de solidarité. « Nous souffrons parce que nous sommes des autochtones », conclut une femme âgée. « Mais nous souffrons aussi parce que nous sommes des femmes. » Les femmes évoquent alors le harcèlement sexuel qu'elles subissent de la part des acteurs armés. Elles narrent les histoires de leurs filles, violées par les soldats puis rejetées par la communauté en raison de la honte qu'elles représentent. Une jeune femme relate, en pleurant, la mort de son amie; cette dernière fut contrainte de nettoyer l'uniforme d'un officier de l'armée et pendant qu'elle le lavait dans un ruisseau, fut tuée par une patrouille de guérilleros qui l'ont accusée de complicité avec les militaires.

En rentrant au Canada, Beverley et moi examinons les possibilités de partager ces histoires. Nous convenons qu'il faut avant tout réunir les organisations autochtones et les ONG canadiennes pour leur faire découvrir ces récits afin de trouver ensemble le moyen de renforcer les liens entre le Canada et la Colombie. Nous rentrons au pays chargés de la responsabilité de transmettre les récits qui nous ont été confiés.

Quelques semaines plus tard, Victoria m'informe de la tenue récente d'une assemblée des Embera, peuple autochtone de Colombie. Non sans fierté, elle me raconte que des femmes, certaines pour la première fois, ont parlé, en public, de la violence dont elles ont souffert, de la nécessité de rendre justice et de dire la vérité sur leur expérience. Jamais, à ce jour, le sujet n'avait été soulevé dans une assemblée, dit-elle, ajoutant qu'une des raisons à cela était la participation de plusieurs femmes Embera au Forum des femmes autochtones, à Bogotá. Ce succès me conforte dans la conviction qu'Inter Pares doit continuer de soutenir les femmes autochtones, au Canada et en Colombie, dans leurs efforts pour s'organiser et de veiller à ce que leurs histoires ne tombent pas dans l'oubli.

Outre ses généreux donateurs et donatrices, Inter Pares est reconnaissante à la Direction générale des Amériques et au Programme de partenariat avec les peuples autochtones de l'Agence canadienne de développement international pour leur soutien et leur assistance.

¹ Canada : On a volé la vie de nos soeurs, Discrimination et violence contre les femmes autochtones, Résumé des préoccupations d'Amnistie Internationale, Amnistie Internationale, 2004.

Ce qu'on en dit :

Le conflit se résume à une guerre des cartels de la drogue.

Ce que nous y voyons :

Le conflit colombien a éclaté bien avant l'explosion de la production et de la commercialisation de la cocaïne à grande échelle. Bien queles raisons ayant poussé la population à prendre les armes soient complexes, il est toutefois évident que ce conflit prend racine dans les inégalités criantes de la distribution des ressources et des richesses et l'impunité totale avec laquelle sévissent tous ceux qui ont violé les droits de la personne pour perpétuer les structures inéquitables. Depuis, les guérilleros ont adopté des méthodes menant à des violations massives des droits de la personne qu'ils défendaient pourtant à l'origine. Les élites fortunées se sont à leur tour dotées de forces paramilitaires pour préserver leur pouvoir. Celles-ci se sont imposées sur le marché de la drogue pendant que les guérilleros se servaient de manière croissante des recettes du trafic des stupéfiants pour soutenir leur effort de guerre. Si les narcodollars ont contribué à l'exacerbation du conflit, il n'en reste pas moins que le trafic des stupéfiants n'est pas à l'origine de la guerre. Aujourd'hui, les inégalités sociales flagrantes persistent et ceux coupables de violations des droits de la personne vivent en toute impunité; ces deux questions doivent être réglées pour qu'une paix durable s'instaure en Colombie.

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