Souveraineté alimentaire : Vers de nouveaux horizons

VOLUME 28, NUMÉRO 1, FÉVRIER 2006
Partout, paysannes, paysans et communautés autochtones souffrent des effets du modèle agro-industriel – modèle qui favorise les grands producteurs et où la main-d'oeuvre agricole doit laisser sa place aux machines et à la technologie.
Il en résulte une disparition de la ferme familiale par la consolidation de petites fermes en de vastes entreprises consacrées à la monoculture et une dépendance accrue du secteur agricole aux semences commerciales et aux intrants chimiques. Allant à contre-courant de cette tendance, des cultivatrices et gardiennes de semences du district de Medak, en Andhra Pradesh, en Inde, tracent la voie d'un nouvel avenir pour l'agriculture. Tout comme les agricultrices et les agriculteurs d'ailleurs, elles savent que l'agriculture locale, c'est-à-dire l'agriculture fondée sur les savoirs traditionnels et la main-d'oeuvre locale, est le pilier des communautés rurales prospères.
Les femmes du district de Medak se sont donc organisées en sanghams, des collectivités regroupant les femmes d'un même village. Ensemble, elles conjuguent leurs efforts pour que chaque membre de la communauté mange à sa faim. Au coeur de leur action, se trouvent les semences qui ont évolué avec le temps et qui sont adaptées aux conditions locales. Les femmes des sanghams ont une connaissance profonde des variétés locales de plantes. Elles choisissent les cultures de la saison prochaine en tenant compte de variables telles que les prévisions météorologiques et les potentielles infestations d'insectes. Pour faire ce choix, elles ont à leur disposition des centaines de semences soigneusement sélectionnées et conservées qu'elles ont cueillies ou échangées dans leur communauté. Si un sangham ne possède pas les graines désirées, les femmes peuvent se les procurer auprès d'un autre sangham à la condition de rendre, à la récolte, le double de ce qui leur a été prêté.
Refusant l'utilisation d'intrants chimiques agricoles, les sanghams se servent du fumier et du compost comme fertilisants et ont recours aux cultures intercalaires pour éloigner les insectes. À la récolte, les excédents sont entreposés dans des banques céréalières communautaires; ils sont redistribués aux membres de la communauté durant les périodes de disette. Cette indépendance permet aux femmes de maîtriser le régime agro-alimentaire en prenant des décisions adaptées aux capacités et aux besoins locaux. L'autonomie décisionnelle propre aux régimes agro-alimentaires fondés sur les savoirs locaux et servant l'intérêt commun, à l'échelle municipale, régionale ou nationale, est ce qu'on appelle aujourd'hui la souveraineté alimentaire.
Tout comme les variétés végétales, la souveraineté alimentaire s'enracine dans un contexte local. Elle part du principe que les peuples, les communautés, les régions et les nations doivent pouvoir choisir le régime agro-alimentaire qui leur convient et posséder la souplesse politique et réglementaire nécessaire pour traduire ces choix dans des mesures concrètes. Dans certains cas, cela reviendrait à interdire l'introduction de semences génétiquement modifiées dans les zones qui dépendent des semences locales susceptibles d'être contaminées. Dans d'autres cas, cela se traduirait par un refus de se plier aux règles de l'Organisation mondiale du commerce limitant la capacité des pays à se protéger contre l'inondation de leurs marchés par des denrées alimentaires à des prix inférieurs au coût de production. Dans d'autres cas encore, cela signifierait s'organiser pour réclamer une réforme agraire et revendiquer la propriété collective des terres ancestrales pour contrer les puissants intérêts d'entreprises. Parallèlement, la souveraineté alimentaire est affectée par des conflits; pour de nombreuses communautés dans le monde, la fin de la tyrannie et de la violence ira de pair avec une meilleure sécurité alimentaire.
Pour Inter Pares, la souveraineté alimentaire s'inscrit dans la quête de justice sociale fondée sur les aspirations et les capacités propres des gens avec qui nous nous engageons. Il s'agit de partir des points forts de chaque groupe pour ériger des plans et des politiques fondées sur ceux-ci. Les communautés sont à même de planifier l'avenir de manière à renforcer les moyens de subsistance et d'assurer un développement rural durable. Elles tirent cette capacité de l'expérience passée et l'expriment dans les stratégies d'avenir. Le mouvement croissant défendant la souveraineté alimentaire prend racine dans les communautés tout comme il puise sa force dans l'action internationale qui se nourrit des initiatives locales tout en les appuyant.
Dans ce Bulletin, nous vous invitons à explorer les facettes de la souveraineté alimentaire à partir d'exemples pris en Afrique, en Asie, en Amérique latine et au Canada. À travers le récit d'expériences diverses, Inter Pares et ses homologues saluent les communautés qui, partout au monde, se retrouvent pour défendre leur autonomie et pour démontrer, comme le font si bien les femmes du district de Medak, que les solutions locales sont efficaces.
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