Les courants migratoires

À travers les époques, dans toutes les régions du monde, les populations se sont, un jour ou l'autre, vu contraintes d'abandonner leurs maisons. En Colombie, par exemple, des centaines de personnes quittent chaque jour leur foyer, fuyant une guerre qui ravage le pays depuis près de quatre décennies. Les familles sont séparées, leurs membres confrontés à un avenir différent mais toujours hasardeux. Certains seront comptés au nombre des millions de déplacés. Des femmes seront systématiquement violées par des membres des forces de sécurité, des groupes paramilitaires ou de la guérilla. Un ou deux membres d'une même famille réussiront à passer la frontière et seront reconnus comme réfugiés par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Un membre de cette famille pourrait même se retrouver au Canada. Mais la majorité se déplacera, tranquillement, clandestinement, à l'intérieur du pays ou par-delà la frontière, allant grossir les rangs des personnes migrantes, pour ne plus être une cible visible. Sous couvert d'invisibilité, elles seront souvent exploitées ou assassinées; elles seront traitées comme des esclaves ou disparaîtront, purement et simplement. Même famille, même violence; destins si divers. Les courants migratoires sont multiples.

La communauté internationale a établi différentes catégories auxquelles elle assimile les personnes qui se déplacent en se fondant sur la raison apparente de leurs déplacements et sur leur destination : réfugié, demandeur d'asile, déplacé, déplacé économique, victime de la traite, migrant économique, immigrant. On accole une étiquette en partant du principe que les personnes qui se retrouvent dans un même groupe sont semblables et que les cloisons entre les catégories sont étanches. Ce faisant, on masque leur vécu. C'est pourquoi les solutions proposées, loin de régler le problème, ne font que l'exacerber. La majeure partie des habitants et habitantes de la Colombie, de la Birmanie ou de tout autre pays dévasté par les conflits, sont des personnes qui ont été dépossédées de leurs biens, dont la vie a été détruite, qui sont devenues vulnérables à cause de la guerre et dont on ne tient pas compte parce qu'elles sont considérées comme des personnes migrantes et non comme des réfugiés ou des déplacés.

Pour celui qui définit les catégories, celles-ci représentent un instrument de pouvoir. Même si la majorité de la population mondiale qui vit sur les routes se trouve dans les pays les plus pauvres du Sud globalisé, nombreux sont les habitants et habitantes des pays du Nord qui vivent dans la hantise de voir déferler des masses désireuses de s'installer chez eux. Lorsqu'on évoque les mouvements migratoires, c'est souvent en faisant appel à des métaphores sur le thème de l'eau. La migration s'apparente à un flot, un torrent indomptable, un cataclysme naturel qui détruit tout sur son passage, en d'autres termes, une menace pour les privilégiés dans leurs enclaves bien gardées.

La réalité est autre. On encourage les gens à traverser les frontières en tout temps lorsqu'on a besoin de main-d'oeuvre bon marché. Mais, dans la plupart des cas, on leur refuse les droits dont jouissent les citoyens et citoyennes et on les fait figurer dans la catégorie des migrants économiques plutôt que dans celle des immigrants ou des réfugiés, sans tenir compte des raisons qui les ont poussés à partir de chez eux. Ils constituent à présent une main d'oeuvre vulnérable et remplaçable, avec pas ou peu de droits dans leur pays « d'accueil ». Cette triste réalité explique pourquoi aucun pays du Nord, y compris le Canada, n'a ratifié la Convention internationale sur la protection de tous les travailleurs migrants et leurs familles.

Au Canada, notre histoire s'est construite tant sur l'inclusion que sur l'exclusion. Les immigrants chinois qui ont participé à la création de notre nation en construisant le chemin de fer devaient acquitter une taxe d'entrée de 500 $ (ce qui équivalait alors au prix de deux maisons) et ne pouvaient pas devenir citoyens canadiens; parallèlement, les immigrants européens se voyaient offrir des lopins de terre dans les prairies et étaient immédiatement admis comme canadiens. Les frontières de l'appartenance nationale ont été protégées par une politique de contrôle aux relents racistes et par un processus de catégorisation qui se perpétue encore aujourd'hui.

La migration n'est pas un problème en soi. Le problème réside dans la manière dont les plus puissants cherchent à maîtriser le phénomène. Les politiques migratoires sont une forme de pouvoir par la démographie. Il s'agit de savoir contre qui et de quelle manière s'exerce ce pouvoir. C'est pourquoi la question de la migration est devenue une affaire de justice. C'est d'ailleurs une affaire pressante. Nous devons insister pour que le Canada présente ses excuses aux Canadiens d'origine chinoise dont les parents ont dû acquitter la taxe d'entrée et qu'il verse des indemnités à leurs descendants. Nous devons le pousser à ratifier la Convention des Nations unies sur les travailleurs migrants et, plus encore, à octroyer les droits de citoyenneté à tous ceux et celles qui contribuent à bâtir cette nation. Nous devons exiger que toutes les personnes qui résident à l'intérieur des frontières nationales soient traitées de manière digne, jouissent de tous les droits et vivent en sécurité.

Les courants migratoires font partie de l'écosystème humain. Ils grossissent au gré des saisons mais leur existence est nécessaire à ce que nous sommes et à ce que nous serons.

photo Témoignage du Timor-Leste

Au terme d'une longue période marquée par la brutalité de l'invasion et de la colonisation, la population du Timor-Leste vit maintenant dans un État-nation aux structures précaires. En cette phase de transition, à travers des images saisissantes et des textes émouvants, East Timor: Testimony brosse, à grands traits, le tableau de l'histoire, de la culture et des aspirations d'un peuple. Soixante-quatre clichés éloquents pris par Elaine Brière forment le coeur de cet ouvrage à la fois obsédant et informatif. Neuf personnalités, dont le chercheur réputé Noam Chomsky, ont signé les textes d'accompagnement.

Inter Pares est fière d'avoir soutenu l'élaboration et la publication de cet ouvrage. East Timor: Testimony est en vente chez les libraires indépendants ou en ligne chez l'éditeur Between the Lines Books (ouvre dans une nouvelle fenêtre de navigateur www.btlbooks.com).



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Inter Pares travaille en collaboration avec des groupes du Tiers-Monde et au Canada à des projets qui visent à enrayer la pauvreté et à promouvoir la justice sociale. Organisme de charité enregistré (NE) 11897 1100 RR000 1.


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Bulletin - Février 2005

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