Une justice économique pour toutes et tous
Jean Symes, gestionnaire de programme.
Photo: Brian Murphy
VOLUME 34, NUMÉRO 1, FÉVRIER 2012
Depuis ma plus tendre enfance, le fonctionnement de l’économie m’a toujours captivée. On me disait : travaille dur, tu avanceras. Pourtant, j’ai vu des gens s’acharner à la tâche pour bien peu de choses tandis que d’autres avaient l’air de baigner dans l’abondance. Il me semblait que l’économie ne tournait pas rond pour bien des gens. Je me demandais quel était son mode de fonctionnement et comment faire en sorte qu’elle marche mieux.
Je me suis donc dirigée vers des études en économie. J’ai appris beaucoup de choses utiles; pourtant, les explications censées justifier ce qu’il se passait dans le monde me paraissaient dénuées de sens. À l’époque, les bulletins d’informations parlaient de ces chaînes américaines de restauration rapide qui faisaient paître le bétail dans les pays d’Amérique centrale pauvres pour ensuite importer la viande. On affirmait que l’Amérique centrale présentait un « avantage relatif » en ce qu’elle possédait de vastes étendues de terres inexploitées et bon marché. Par conséquent, céder ces terres en friche aux fabricants de hamburgers, qui paieraient pour les acquérir bien moins que ce qu’ils auraient dû débourser pour obtenir de telles superficies aux États-Unis, ne représentait que des avantages pour tout le monde.
Terres inexploitées? Avant d’être transformées en pâturages, ces terres étaient couvertes de forêts tropicales humides, exploitées et gérées par les peuples autochtones ou elles étaient réparties en lopins cultivés par des familles d’agriculteurs. Ces dernières furent chassées de leurs terres par de puissants propriétaires terriens qui trouvaient plus leur compte à transformer les champs en pâturages pour du bétail destiné à l’exportation qu’à les louer à des paysans.
Que des avantages pour tout le monde? Assurément pas pour ceux qui ont perdu les terres qui leur permettaient de nourrir leurs enfants. Ni pour ceux qui ont vu les ressources hydriques détournées pour abreuver le bétail. Ni pour les peuples autochtones qui, pendant des générations, ont géré la forêt tropicale humide pour se retrouver avec des terres dégradées et érodées et avec des nappes phréatiques polluées.
Mais, comme le répétait notre professeur, le Produit National Brut (PNB) du pays avait augmenté ce qui signifiait que sa situation s’était « améliorée ». Les riches allaient investir leurs nouvelles richesses pour créer des emplois et une partie des revenus finirait par « percoler » jusqu’aux plus défavorisés. Mais dans les faits, une grande part de ces richesses avait fui le pays, souvent aspirées par les paradis fiscaux; quant aux emplois promis, ils n’ont jamais vu le jour.
J’ai appris que ce que l’on mesure a de l’importance. Si nous avions mesuré le nombre de personnes qui vivaient mieux, mangeaient mieux et avaient accès à l’eau potable – ou encore les personnes qui avaient perdu leurs moyens de subsistance, leurs sources d’approvisionnement ou d’accès à l’eau potable -, les explications de notre professeur n’auraient pas tenu la route. J’ai aussi appris, comme un nombre croissant d’économistes, que toute approche économique dissociée de la justice sociale et de l’analyse des inégalités politiques est vide de sens.
Tout en travaillant dans le milieu des finances, je consacrais une part croissante de mon temps libre à mon implication bénévole. Dans ma communauté, j’ai contribué à l’élaboration et à la promotion de meilleurs programmes sociaux. Je me suis engagée dans des activités de défense des droits de la personne et de solidarité avec le Nicaragua, le Salvador et le Guatemala. Chaque jour, j’en apprenais plus sur les effets sociaux, environnementaux et humains des inégalités économiques et politiques que je n’en ai jamais appris durant mes études. Ce travail me plaisait beaucoup et avec le temps j’ai réussi à en faire mon gagne-pain. J’ai intégré l’équipe d’Inter Pares où j’ai pu approfondir l’analyse selon laquelle l’économie doit s’inscrire dans le contexte plus large de la justice sociale.
Dans le cadre de mes responsabilités, je collabore étroitement avec Mines Alerte Canada. Au fil des ans et à mesure que notre connaissance de l’impact des pratiques et politiques minières sur les collectivités et les économies locales s’est affinée, nous nous sommes intéressés à la responsabilité des entreprises. Avec Mines Alerte Canada et d’autres organisations, Inter Pares a créé le Réseau canadien sur la reddition de comptes des entreprises pour promouvoir l’adoption de lois contraignant les entreprises canadiennes opérant à l’étranger de se conformer à des normes précises de responsabilité sociale. Inter Pares s’intéresse aussi, en ce moment, à la question de l’évasion fiscale des entreprises qui prive chaque année les pays en développement de près de mille milliards de dollars.
Dans ce Bulletin, nous vous présentons les histoires de collectivités, de militants et d’intellectuels avec qui Inter Pares collabore. Ensemble, nous revendiquons la justice économique et voulons vivre dans un monde où l’économie serait basée sur la justice sociale et l’équité et reconnaîtrait que la prospérité d’une nation se mesure par sa capacité d’assurer le bien-être de toutes et tous.
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